Atelier d’écriture de la Maison du livre NC

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1 mars, 2017

Atelier du 27 février 2017

Classé dans : Non classé — joie55 @ 6:01

DEVOIR :

Il était valet de chambre dans un grand palace, chargé de faire le tri entre les bons et les mauvais rêves, laissés par les clients dans les chambres.

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La clientèle des palaces est non seulement riche, très riche, exigeante, très exigeante, mais aussi extrêmement délicate et extrêmement sensible. On a calculé que ces pauvres milliardaires passaient 75% de leur vie dans les hôtels.
C’est pourquoi on s’ingénie à leur rendre la vie aussi douce qu’à la maison. Voilà le maître mot : la maison ! Ils doivent, à chacun de leurs séjours, retrouver leur chambre, pas une chambre anonyme, mais celle qu’ils ont quittée, et telle qu’ils l’ont quittée. Il y a une employée (oui, c’est le plus souvent une femme, qui sait combien il est capital pour une consœur de retrouver le mascara ou les faux cils là où ils doivent être) dont le rôle est de venir noter tout ce que le client a laissé dans sa chambre et l’emplacement exact de chaque objet, de chaque vêtement. De nos jours, Dieu merci, elle est aidée des photos, grâce au téléphone portable ! Puis d’autres manutentionnaires viennent vider la chambre et entreposer le tout bien à l’abri de la poussière et des convoitises (car il y a souvent des bijoux) jusqu’à la prochaine visite, où on remettra tout à sa place exacte : ainsi le client aura l’impression de revenir chez lui.
Depuis peu un palace célèbre soucieux du bien-être de ses hôtes leur propose un autre service : replacer dans leur chambre, sous leur oreiller, leurs plus beaux rêves. Stupéfiant, non ?
On avait recruté un valet de chambre affecté exclusivement à cette tâche délicate : trier les bons et les mauvais rêves laissés dans la chambre par le client, éliminer les mauvais, et replacer les bons pour que, la fois suivante, même leurs rêves soient les mêmes !
Ernest Lefébure était cet homme : discret, efficace, perspicace, sensible aussi, car le travail nécessitait beaucoup de finesse psychologique et une adaptation à chaque personnalité, selon son caractère et les événements de sa vie…
On l’avait élu parmi des centaines de candidats au poste parce qu’il vivait seul, presque sans famille et sans ami. Officiellement il travaillait à la lingerie mais en réalité il parcourait les couloirs et les étages pour entrer dans les chambres dès le client disparu, dans l’anonymat total. Il devait se faire invisible et il l’était : incolore et inodore, gris et terne, il passait toujours inaperçu. C’est bien simple, tous ses collègues ignoraient son nom et jusqu’à sa présence ! Il avait appris grâce à quelques semaines de formation très pointue, à « feuilleter » les rêves abandonnés par les clients, à les lire en diagonale, sans les vivre, heureusement pour lui ! Et puis, devant ses dispositions manifestes pour le poste, on lui avait laissé carte blanche et jusqu’ici personne ne s’était plaint, au contraire !
Il avait crée sa propre méthode de classement : d’abord les rêves ordinaires, inspirés du quotidien. On avait craint d’avoir perdu ses clés, son portable, une lettre, une adresse importante ? On redoutait l’avion du lendemain, un résultat d’analyses, un rendez-vous capital ? On en rêvait la nuit. Banal. Ces rêves-là, point n’était besoin de les sauvegarder, ils allaient directement dans la broyeuse de rêves, une machine conçue pour éliminer sans laisser de traces compromettantes.
Venaient ensuite les cauchemars, souvent atroces chez des gens qui étaient soumis à toutes sortes de pressions, de craintes, de menaces même. Il aurait dû les éliminer, évidemment, mais non ! Il les conservait et les proposait ensuite, soit intégralement, soit par séquence, à des écrivains en panne d’inspiration, à des cinéastes amateurs cherchant un scénario. C’était du recyclage bien payé grâce auquel Ernest arrondissait ses fins de mois. Était-ce tout à fait légal, déontologique ? Pas certain… mais ses employeurs n’y avaient vu jusqu’ici que du feu.
Il y avait les rêves romantiques, les belles histoires d’amour, d’argent et de pouvoir aussi (car l’argent et le pouvoir étaient le romantisme de ces gens-là, et oui, Ernest le constatait sans étonnement). Des rêves qui envisageaient l’avenir avec optimisme, des rêves doux et gais, et ceux-là il fallait absolument les conserver et les replacer délicatement sous les oreillers, sans se tromper de destinataire ! Il se souvenait de la bourde qu’il avait failli commettre le jour où, machinalement, il avait sauvegardé un rêve de mariage fabuleux avec l’amoureux du moment sans prendre conscience que quelques mois plus tard il avait disparu, remplacé par un autre. Il avait fallu trouver un prétexte pour éloigner la starlette de sa chambre pendant qu’il allait récupérer le rêve pour le remplacer par un plus « flou » ! Ouf ! Il avait réussi.
Enfin il y avait les rêves érotiques, les préférés d’Ernest, ceux avec qui il passait le plus clair de son temps…Comme il n’avait ni femme ni maîtresse ni même internet, il était très ignorant dans ce domaine. Alors il avait commencé par les « visionner » tous au lieu de les « lire » en diagonale et il en avait appris ! L’érotisme semblait bien être la préoccupation principale de ces milliardaires tant leurs rêves étaient  riches,  intenses, précis, crus, voire pornographiques. Tandis que les magazines étalaient leur vie sentimentale pleine de rebondissements, d’amour et de désamour,  d’unions et de désunions, c’était le désir et la frustration que trahissaient leurs rêves. Ernest se disait qu’ils étaient sans doute aussi mal lotis que lui.
Après cette étape d’éducation sexuelle en quelque sorte, Ernest passa à autre chose à la suite d’une erreur qu’il commit. Le hasard est un extraordinaire révélateur…
Ce soir-là, il avait mis sous l’oreiller d’un footballeur célèbre, et en couple,  le  rêve  de son copain, en situation très intime avec celle qu’il allait épouser ! Et inversement. Les scènes étaient si brûlantes qu’elles enflammèrent ceux qui ne les avaient pourtant pas rêvées ! A tel point que chacun était maintenant avec la compagne de l’autre. Ernest avait pris conscience de son immense pouvoir et il en avait été grisé. Il pouvait, en déplaçant les rêves, intervenir sur la vie des autres, maîtriser son cours, il était Dieu !
Pendant un certain temps Ernest se contenta d’être un dieu farceur. Au séducteur, il envoya des rêves qui le firent douter de sa virilité, au grand patron, des images de grèves ouvrières qui le déstabilisèrent, au milliardaire des scènes de cambriolage et de kidnapping qui le plongèrent dans un terrible stress. Il s’en amusa beaucoup, mais se lassa vite. Il eut besoin de jouissances plus raffinées.
Ernest se mit à se repaître de la peur de ceux qu’il tenait en son pouvoir : les cauchemars furent envoyés à ceux qui avaient jusque là confiance en la vie et en l’humanité, des scènes d’horreur à de jeunes amoureux qui plongèrent dans l’épouvante de perdre celles qu’ils aimaient dans d’atroces souffrances. Il était devenu Satan en personne !
Bien entendu, on finit par s’apercevoir qu’une épidémie de dépressions touchait tous les clients du palace. La direction fit une enquête si discrète qu’Ernest n’en soupçonna rien. Quand il accula au suicide le fils d’un acteur célèbre en déposant chaque nuit sous son oreiller des rêves de paranoïaque, on se décida à agir.
L’affaire fut réglée en un tournemain : on n’avait pas à s’embarrasser de scrupules, puisque cet employé modèle était seul au monde et inconnu de tous dans l ’établissement. Il fut liquidé un soir par le garde du corps de l’acteur qui venait de perdre son fils, et on jeta sa dépouille dans la benne des déchets « sensibles » qu’on brûlait chaque nuit dans l’immense chaudière de l’établissement.
La direction décida de ne plus pourvoir le poste. Le métier de trieur de rêves disparut définitivement.
Huguette

Diplôme d’une école londonienne très quottée en poche, John, jeune-homme de 28 ans, bien fait de sa personne et toujours très élégant, avait fréquenté divers palaces avant d’échouer, plus au hasard des rencontres que par conviction, dans un établissement niçois des plus huppés. A ce jour, il était valet de chambre dans un grand palace et chargé de faire le tri entre les bons et mauvais rêves laissés par les clients dans les chambres. Ce n’était pas toujours une mince affaire et il lui fallait faire abstraction de toute empathie afin d’éviter que sa vie personnelle  sombre dans un cahot permanent. Aguerri par une année d’exercice, il savait maintenant se protéger et, non sans une certaine malice, oeuvrait efficacement, à la satisfaction de ses employeurs.
Nonchalamment  installés sur les lits béants, les sofas, les coiffeuses ou tels de jeunes papillons sur des bouquets de roses, les bons rêves étaient faciles à débusquer. Il n’en était pas de même des rêves stressants et des effroyables cauchemars qui le plus souvent, se terraient dans les recoins les plus obscurs, n’hésitant pas à fréquenter le dessous des lits imposants, les fonds d’armoires, les étagères les plus inaccessibles et même, osons le dire, en ce qui concernent les pires cauchemars, les détestables poubelles de salle de bain, voire le fond des toilettes !
John détestait ces poursuites insalubres ! Pour contrebalancer les nuisances de cette chasse aux sorcières il avait mis en place tout un système d’évaluation et de redistribution propre à canaliser  le comportement de la clientèle. D’une profession avouée de trieur de rêves, il était passé au rôle ô combien plus gratifiant de justicier. Sa principale activité consistait à réaffecter les rêves désagréables à tous ces mondains friqués qui omettaient de verser un juste pourboire. Quant aux rêves les plus épouvantables, ils étaient systématiquement dévolus aux clients hautains se permettant des réflexions désobligeantes envers le personnel. John, de bonne foi, espérait qu’à la longue, les habitués de l’établissement  seraient plus généreux et plus aimables envers ses collègues.
A sa modeste échelle, il pensait contribuer ainsi à l’amélioration d’une partie de  la race humaine ; vaste programme, qui lui laissait encore bien des perspectives !
Patricia

 

 

Conte : Pourquoi fait-on des cauchemars ?

Laissez-moi vous raconter l’histoire d’Ernest, un homme pas comme les autres…
Il était valet de chambre dans un grand palace, chargé de faire le tri entre les bons et les mauvais rêves laissés par les clients dans les chambres. Chaque jour, il faisait donc la tournée du grand palace, muni de ses deux sacs en toile blanche : l’un pour les bons rêves, l’autre pour les mauvais.
Un beau matin, Ernest entra dans la chambre 25, qu’il croyait vide, et se trouva nez à nez avec un jeune garçon, assis sur son lit le regard vide et l’air exténué…
— Bonjour jeune homme ! Est-ce que tout va bien ?…, s’inquiéta gentiment le valet.
Le jeune garçon leva vers lui des yeux remplis de peur et de tristesse.
— Bonjour monsieur… , répondit-il avec lassitude. Non, cela ne va pas très fort… J’ai encore fait un cauchemar… J’en fais toutes les nuits !
Les yeux d’Ernest s’arrondirent d’étonnement.
— Vraiment ? Tu fais uniquement des cauchemars ? Jamais de rêves ?
— Oui… Parfois, ce sont de gros insectes méchants qui m’attaquent, parfois, je suis perdu dans une grande ville étrangère… Quand le matin arrive, j’ai l’impression de ne pas m’être reposé du tout… Et le soir, j’ai peur de m’endormir…
— Cela dure depuis longtemps ?
— Oh oui… Depuis toujours, en réalité… Soit je ne me rappelle de rien, soit je fais ces affreux cauchemars… répondit le garçon en désignant un grand tas sombre au pied du lit.
Ernest s’en approcha prudemment. La masse informe grouillait de mauvaises ondes, de sentiments négatifs et d’angoisse.
— Mhmm en effet, c’est bien triste… reconnut le valet. Avec des gestes habiles, il fit rapidement disparaître le tas sombre dans son sac à cauchemars. Puis il adressa un sourire bienveillant au garçon.
Tu as bien fait de m’en parler… Qui sait… Cela suffira peut-être à améliorer les choses…
— Si seulement vous pouviez dire vrai… répondit l’enfant, une lueur d’espoir au fond des yeux.
Très ému, Ernest sortit alors de la pièce et referma lentement la porte. Les chiffres dorés formant le numéro 25 dansaient lentement devant ses yeux humides.
Le valet continua sa tournée le cœur lourd, sans pouvoir détacher de son esprit la détresse du jeune garçon. Il décida donc de l’aider et mit au point un stratagème…
Le lendemain, Ernest récupéra discrètement dans les chambres du palace quelques jolis rêves abandonnés par les clients de la nuit. Il les fit doucement coulisser dans un petit ballotin de soie qu’il mit de côté. Le valet attendit ensuite que le garçon s’absente un moment, puis entra dans la chambre 25 sur la pointe des pieds et glissa le pochon de rêves sous l’oreiller de son jeune ami.
Le jour suivant, impatient de connaître les effets de son intervention, Ernest revêtit son uniforme en toute hâte et commença sa tournée par la chambre 25. Il toqua doucement à la porte…
Le jeune garçon lui ouvrit immédiatement. Il avait un air radieux… et reposé…
—    Bonjour Monsieur ! Vous ne devinerez jamais ce qui m’est arrivé cette nuit !…, s’exclama joyeusement le garçon.
— Quoi donc ?… demanda Ernest en tâchant de garder un air impassible.
— J’ai rêvé !… Vous vous rendez compte ?… J’ai fait un beau, un merveilleux rêve, doux et coloré…
— Quelle bonne nouvelle !… Et de quoi parlait ce rêve ?…, s’enquit doucement le valet.
— Je volais !… Et je me sentais si bien, si léger, si libre… Oh quelles sensations incroyables… Presque… magiques !…
— Je vous crois !…
— Et maintenant, je sais ce que je veux faire dans la vie : devenir pilote d’avion, ou d’hélicoptère, ou même de montgolfière ! Peu importe, du moment que je ne quitte plus le ciel…
— Je suis très content pour vous, jeune homme…
— En fait, je crois que j’avais envie de faire ça depuis longtemps, mais que je ne le savais pas…murmura le jeune garçon, les yeux pétillants.
Ernest souleva alors ses deux sacs et avant de sortir de la chambre, se tourna vers le jeune garçon :
— Vous savez maintenant à quoi servent les cauchemars… A mieux distinguer ses rêves et à en prendre le chemin…
Cécile

 

Hubert Bontemps était quelqu’un que l’on ne remarquait jamais.  La petite quarantaine, un physique des plus banals, une voix monotone, peu de charisme. Pourtant il avait deux particularités qui en faisait quelqu’un d’extraordinaire. La première : il pouvait voir les rêves des autres. La deuxième : lui-même n’avait jamais rêvé de sa vie.
Grâce à la première, il avait pu être embauché en secret dans ce grand palace soucieux d’offrir un service inhabituel à ses clients. D’ailleurs, aucun des autres employés ne connaissait sa fonction et tous étaient jaloux de ce drôle de type qui s’enfermait une heure dans les chambres fraichement nettoyées.
Hubert avait conçu un appareil bizarre, une sorte de capteur de rêves qui lui permettait de faire le tri entre les bons et les mauvais rêves laissés par les clients.
Il avait deux boites, l’une rose pour les beaux rêves et l’autre noire pour les cauchemars.
Or, la première chose que remarqua Hubert, lors de la prise de ses fonctions, était que sa boite rose restait vide alors que la noire débordait.
Ainsi, il vit que la hantise de Madonna était de se retrouver sur scène, toute ridée et en déambulateur. Johnny Halliday, quant à lui rêvait qu’il n’était plus qu’un anonyme Jean-Philippe Smet. Lui qui, la journée, détestait tout autant ses fans que les paparazzi les recherchait désespérément au cours de ses nuits. Liliane Bettencourt, qui était venue la semaine dernière, se retrouvait toujours pauvre comme Job la nuit. Le cauchemar de Vladimir Poutine était de pourrir seul et sans plus aucun pouvoir au fond d’une geôle. Il y en avait comme cela des centaines. Hubert ne comprenait pas. Pour lui, toutes ces personnalités avaient toutes les raisons de faire de beaux rêves puisque, croyait-il, elles avaient beaucoup reçu de la vie : la beauté, la gloire, l’argent, le pouvoir…. Or, il s’apercevait qu’elles étaient stressées de perdre ce qu’elles avaient.
Hubert quitta donc ce travail qui le plongeait dans une dépression sans fond et décida de louer ses services aux plus démunis. C’est ainsi qu’il se retrouva dans le service pédiatrique d’un grand hôpital. Il fut très surpris de voir que tous les enfants, la plupart atteints de maladie grave, faisaient des rêves merveilleux qu’il se repassait en boucle au cours de ses nuits. Il avait compris que ce qui fait le bonheur, ce n’est pas la possession, c’est le rêve !
Fabienne

 

Exercice : Logorallye
Chacun des participants écrit une phrase sur un morceau de papier qu’il plie ; puis chacun, à tour de rôle et toutes les 3 mn tire au sort une phrase à incorporer dans un texte dont le thème est : un dimanche en famille.

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Un dimanche en famille

« Considérez le chronomètre : il ne connaît ni le passé ni le futur, juste le présent à l’infini « .  C’était l’oncle Emile qui philosophait, debout à l’extrémité de la longue table autour de laquelle toute la famille était attablée pour célébrer l’anniversaire de tante Cécile : 90 ans.
Les adultes levèrent les yeux au ciel à ce début de discours, s’attendant à une logorrhée interminable tandis que les enfants pianotaient fébrilement sur leur téléphone portable, sous la table.
Emile se mit à évoquer sa vie avec sa chère Cécile, fort longue, puisqu’ils s’étaient connus à 15 ans. On savait ce qui allait suivre : il parlerait de coup de foudre, d’amour, d’entente des âmes et des corps…comme à chaque réunion de famille.
Et tandis que les plus jeunes ricaneraient en se poussant du coude, imaginant les deux vieux dans leur intimité, Huguette, elle, serait très claire, « j’aime beaucoup », dirait-elle, comme toujours, les yeux noyés d’émotion… Et elle donnerait une petite tape sur le bras de son mari Paul, qui, lui, comme d’habitude, ignorerait superbement la compagnie en maugréant  « ce matin je me suis levé de mauvaise humeur ».
La chienne de tante Jeanne, excitée par la chaleur sans doute, se mit à tournoyer sur le gazon et soudain, comme piquée par un taon, elle franchit la grille du jardin et traversa la chaussée en courant. Quelques uns se levèrent pour la rattraper. Il y eut des chaises renversées. Le discours d’Emile fut interrompu, faute d’auditeurs attentifs…
C’est le moment que choisit Maria, la bonne espagnole, pour apporter les entrées : des plateaux regorgeant de fruits de mer furent déposés à intervalle régulier sur la table : huitres, moules crues, araignées de mer, oursins et bulots.
Tante Cécile en effet adorait les bulots et comme c’était ses 90 ans, 90 bulots furent posés devant ses yeux ébahis, son gâteau d’anniversaire, en quelque sorte !
Les opercules protégeaient bien tous les coquillages, sauf l’un d’entre eux et, par malheur, ce fut celui-ci qu’elle mangea en premier…
Elle blêmit, verdit, se convulsa, puis s’effondra comiquement, la tête dans ses bulots.
Son cher Emile n’avait rien vu et il égrenait le fil de sa vie. On en était encore au début, à ses années coloniales : « Un jour j’ai eu 20 ans au Gabon » lança-t-il, parodiant Karen Blixen « Un jour j’ai eu une ferme en Afrique » parce qu’il trouvait que ça sonnait bien.
Puis il passa à l’évocation de ses années de matelot à bord du « Cap’tain Bouliboula » et comme chaque année on eut droit à la légende selon laquelle, tous les soirs, un fantôme, fatigué, longeait négligemment la coursive.
Il recueillit son succès habituel et se tourna vers sa tendre moitié pour lire, comme à l’accoutumée, l’admiration et l’amour dans ses yeux.
Horreur ! Tante Cécile n’était plus qu’un pantin gargouillant encore un peu, le visage vautré dans ses 90 bulots d’anniversaire…
Il n’y en aurait plus d’autre, hélas…
Seuls quelques gamins mal élevés osèrent s’en réjouir.
Huguette

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Considérez le chronomètre : il ne connait ni le passé, ni le futur, juste le présent à l’infini. Par contre, considérez-moi, je connais mon futur proche. Et oui, aujourd’hui, c’est dimanche et donc, je le passerai en famille, comme tous les dimanches. Ce n’est pas que ça me réjouisse tant que ça. Il faut supporter les radotages de mon père, les jérémiades de ma mère, les marmots horribles et mal élevés de ma sœur Sarah, les inepties de Lucien, son abruti de mari, qui se croit plus intelligent que tout le monde,
Sur ce sujet Huguette est très claire, j’aime beaucoup ce qu’elle dit de lui : un Bobo moche. Huguette, c’est ma tante, la sœur de mon père. Elle est célibataire et a un humour grinçant.
Donc, comme on était dimanche, ce matin, je me suis levé de mauvaise humeur, ce n’est que la perspective de boire un coup avec Huguette qui m’a réconcilié avec ma journée. Sa voiture était en panne, et comme j’étais son neveu préféré, je lui ai proposé de passer la prendre chez elle. Dès qu’elle m’a vu, elle m’a fait un grand sourire et elle a traversé la chaussée en courant sans voir la voiture qui arrivait sur elle. J’ai entendu le coup de frein. Je ne sais pourquoi, subitement je me suis dit : les opercules protègent bien tous les coquillages sauf l’un d’entre eux. Une phrase un peu bizarre dans ces circonstances, mais pourtant vraie : aucun opercule n’avait protégé Tante Huguette ! Je l’ai vue étendue là, sur l’asphalte. Un passant a vite appelé les secours. Je me suis approchée d’elle, elle avait les yeux fermés. Je me suis souvenu de bons moments passés avec elle. Elle me racontait souvent sa jeunesse tumultueuse et libre. Un soir, alors que je devais avoir treize ans, j’ai dormi chez elle et là, elle a commencé à me raconter une partie de sa jeunesse. Elle a commencé son récit par : « Un jour j’ai eu vingt ans au Gabon… ». Je ne sais si cette histoire était entièrement vraie, mais elle m’a fait rêver longtemps…
Revenant à la réalité, j’ai appelé la maison de mes parents pour les prévenir que le dimanche en famille allait être compromis. Nous nous sommes mis d’accord pour nous retrouver à l’hôpital.
L’ambulance est arrivée, et a amenée Tante Huguette, toujours inconsciente.
Elle n’a hélas pas survécu à cet accident. Pour me consoler, je me suis dit qu’elle était morte dans un sourire.
Pour lui rendre hommage et retrouver un peu de mon enfance, j’ai décidé de partir au Gabon, en bateau, comme elle-même l’avait fait. Un soir, alors que j’étais seul sur le pont supérieur, je l’ai vue… Le fantôme, fatigué, longeait négligemment la coursive. Je lui ai fait un petit signe, et dès qu’elle m’a vu, elle m’a souri et a disparu.
Fabienne

24 février, 2017

Atelier d’écriture du 20 février 2017

Classé dans : Non classé — joie55 @ 10:56

Exercice : « Les petits papiers »

Faire 2 tas de papiers : le 1er avec des noms communs, le 2ème avec des adjectifs un peu « sophistiqué ». Chacun des participants pioche un nom et un adjectif et écrit un texte avec.

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Une saucisse déprimée

Déjà toute petite, elle était grande. Et mal ficelée avec ça. Sans parler qu’elle était née à Francfort. Son surnom était une évidence : on l’appelait la Saucisse.
Elle en avait beaucoup souffert, et en souffrait toujours autant…. Ce qui la déprimait. Alors qu’il aurait fallu qu’elle prenne tout ça à la rigolade. Mais elle n’était pas comme ça. Hyperémotive, tout était motif pour elle de larmoyer et de se lamenter. Même le temps ; si le soleil brillait, elle maugréait contre la chaleur et quand la pluie tombait, elle trouvait ça si déprimant…
Elle eut donc une triste vie. A l’école, les maitresses la mettait toujours au fond de la classe, sinon, elle empêchait les petits de voir. Alors, elle trainait avec les nuls de la classe, elle qui aurait tant aimé être la première. Mais à quoi bon, se disait-elle puisque, de toute façon, on se moquerait d’elle.
Adolescente, ses camarades se moquaient d’elle. Elle se sentait si seule, si différente… Pourtant, en seconde, elle eut presque une amie, la douce Cécile, qui l’avait prise en pitié. « Allons, lui disait-elle, il suffirait de peu… Si tu t’attifais autrement, si tu te coiffais différemment, si tu changeais de lunettes… Je suis sûre que tu pourrais être jolie ! ». Mais à quoi bon, « Saucisse » elle était et « Saucisse » elle resterait.
Malgré tout, elle ne pouvait s’empêcher d’attendre l’amour. Mais elle n’attirait que des paumés, des pervers ou des ivrognes qui la firent souffrir. Pourtant, avec Aimé, elle y crut. Il l’avait courtisée, l’avait invitée au restaurant. Il était charmant, au début tout au moins. Ils se mirent en ménage, elle ne savait pas trop ce qu’il faisait mais il avait toujours de l’argent. Et puis un jour, il n’en eut plus. Alors, il lui demanda de l’aider… Il avait des copains, qui pourraient payer… Payer ? Mais pour quoi ? Enfin, tu sais bien, tu pourrais être gentille avec eux. Mais elle ne pouvait pas être gentille avec ces types, alors Aimé commença à la taper…
Un jour encore plus triste que les autres, elle acheta un bidon d’essence… Juste pour voir ce que ça ferait une saucisse grillée.
Fabienne


Exercice
 : Ecrire de façon poétique (si possible en vers) le mode d’emploi d’un appareil ménager

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Dame blanche, en tous points, esthétique,
Pour vous, toujours, je serais pratique.
Mon couvre-chef par vous ôté
Mon petit intérieur vous verrez.
Mes consignes vous devrez respecter :
Introduire la lessive pour laver,
La javel pour tout désinfecter
Et l’adoucissant pour protéger.
Si les préliminaires sont mal faits
Le résultat sera imparfait
Mais comme mon  tambour sera fermé
Impossible d’y pénétrer ;
Faudra attendre pour recommencer.
Patricia

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Sortir l’appareil du carton,
Comme le ferait un Breton.
Le poser sur la table
Afin qu’il soit très stable

Etaler uniformément la pâte
Délicatement et sans hâte
Laisser cuire doucement
La galette de froment.

Quand elle se tend,
La retourner vivement.
Attendre un tout petit peu
Avant de la sortir du feu
Que les deux côtés soient bien dorés.
N’hésitez pas à flamber

A déguster entre amis,
Succès garanti, bon appétit !
Fabienne

DEVOIR : 4 mots extraordinaires :

-       un saturne
-        analepse
-        aprosexie
-        égrotant 

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Billet d’humeur : Les saturnes égrotants 

 

Depuis trois semaines, il pleuvait, quasiment sans discontinuer. Des averses tropicales, soudaines, violentes et chaudes, ou alors des sortes de crachin breton émollients, quand ce n’était pas de véritables déluges qui raflaient tout sur leur passage, laissant exsangues hommes et bêtes. Rien que de très normal – me direz-vous – en ce mois de février par 21 degrés de latitude sud !
Certes, je le savais depuis un quart de siècle, depuis mon arrivée dans le Pacifique. Mais jusque-ici mon amour pour la chaleur et les eaux claires, la vie plus facile qu’en métropole et l’attrait d’un ailleurs meilleur m’avaient fait décliner les appels réitérés de la famille restée au pays. J’aimais trop l’immensité de l’océan placide ou déchainé, ses couchers de soleil,  « cou coupé » mourant et renaissant inlassablement  tous les soirs qu’on regarde avidement dans l’espoir, toujours déçu, d’apercevoir le rayon vert. J’aimais trop les grands espaces d’un lagon sans cesse renouvelé, les virées en mer à la recherche d’un banc de dauphins ou d’un dos de baleine émergeant à côté du bateau, les somptueux fonds marins aussi riches en couleurs et en habitants que des aquariums. J’aimais trop l’intérieur des terres rouges desséchées par le soleil ou détrempées par les pluies torrentielles, l’aprosexie de la côte ouest et de ses  bocages angevins, la luxuriance de la côte sous le vent coincée entre l’à-pic des montagnes et le rivage, véritable menace pour  l’unique route étroite et sinueuse qui ne laisse d’autre choix au conducteur que de se concentrer sur ses ornières tandis que son passager hésite entre la contemplation de la végétation et une inquiétude bien fondée de l’apparition impromptue d’un cochon ou d’un cerf. Tout cela, je l’ai aimé plus que de raison car ce pays ne connaît pas ce terme, c’est le pays de l’excès.
Aujourd’hui je le regarde autrement. D’un coup, j’ai vieilli, à l’image du vieux continent, analepse où je suis retournée trop longtemps. Que m’importe après tout la température de l’eau et la puissance des rayons solaires ; je les compte sur les doigts de la main, les fois où je vais à la plage. Arpenter quotidiennement la BD avec les « copines » tiendrait maintenant de la corvée. Les sorties hebdomadaires à l’îlot Maitre, synonyme d’obligation familiale au même titre que les promenades dominicales en voiture de mon enfance. Aujourd’hui, je sais que je ne suis plus d’ici et je crois bien qu’en fait, j’étais seule ou presque à y croire. Certes, à mon arrivée, les autochtones m’ont bien accueillie, en tant que gagne-pain non négligeable. Les amis aussi : on tourne vite en rond si on n’accepte pas de sang frais mais parmi eux aucun vraiment d’ici. Quant à la terre, à la mer et au ciel, mes yeux les scrutent bien plus avidement qu’avant, du temps où j’étais « d’ici », car je sais maintenant que je ne suis que de passage, comme les merveilleux  nuages. Menaçants ou légers, ils finissent par disparaître. Alors mieux vaut en faire autant. Non, je n’attendrai pas qu’on me demande plus ou moins poliment de partir, je prendrai les devants.
D’ailleurs là-bas,  m’attendent les plaisirs civilisés, les musées, la culture, les voyages organisés avec des gens de mon âge, autant de saturnes égrotants.
Michèle

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Un saturne de piètre allure s’en allait égrotant, presque vacillant, sur le sentier qui montait à la petite chapelle de Pierrefendre. Le ciel lourd s’obscurcissait de minutes en minutes. Il accéléra le pas tentant, sans trop y croire, d’éviter la tempête qui s’annonçait. Un souffle rauque et saccadé s’échappait de sa gorge irritée. Au bord de l’aprosexie, Paul, c’était le prénom de notre homme, dut faire halte. Le ciel à présent avait pris la couleur du plomb. Seuls quelques éclairs sporadiques et le bruit encore lointain du tonnerre venaient troubler l’atmosphère ouatée, étouffant peu à peu le relief. Il prit, comme il put, une longue inspiration et reprit courageusement la route. Au fur et à mesure de l’ascension, le petit sentier bordé d’un amas amas de neige souillée, devenait plus raide, plus caillouteux, plus glissant. Encore 500 mètres et il serait sinon au chaud du moins à l’abri. Les derniers mètres lui parurent interminables mais il parvint enfin au seuil de l’analepse jouxtant La Chapelle. Encore quelques pas et il serait enfin parvenu au lieu du rendez-vous fixé par son vieil ennemi. 15 ans qu’ils ne s’étaient pas vu et pas un seul jour sans penser avec douleur à cette incompréhension insurmontable qui les opposait depuis si longtemps ! Cette fois, pas de recul envisageable! Ils allaient tous deux vider leur sac une bonne fois pour toute et régler définitivement ce conflit qui empoisonnait leurs existences. Il fallait que ça cesse! Et malgré sa fatigue, il était prêt pour la confrontation.
À l’intérieur de La chapelle, il faisait très sombre mais une faible lueur filtrait encore à travers les vitraux. Les vieux bancs de bois avaient des allures fantomatiques, sinistre impression encore renforcée par le surprenant éclairage naturel nimbant le crucifix, tout au fond de l’édifice. Les pas de Paul résonnaient fortement sur le vieux plancher. Peu à peu, ses yeux s’habituaient à la pénombre mais la chapelle semblait vide. À présent il avançait précautionneusement, un peu étonné tout de même à l’idée que son redoutable ennemi ait pu chercher à se dissimuler dans un recoin.
Il n’était plus qu’à un ou deux mètres du crucifix quand il vit une silhouette appuyée sur le dossier du premier banc. Pas de doute, c’était bien celui qu’il devait rencontrer, lui, son ennemi de toujours, celui qu’il haïssait mais dont il avait tenter en vain de se faire aimer durant toute sa jeunesse, son géniteur, son implacable père. Sans l’avoir analysé, quelque chose, intriguait Paul. Pourquoi ce monolithe, ce grand commandeur qui l’avait si longtemps fait trembler n’avait- il aucune réaction au moment crucial de cette rencontre ? Pour attirer l’attention, il se racla la gorge. Désarçonné, et par un mouvement instinctif, il tendit son bras comme pour éveiller un dormeur. Sous l’impulsion, la silhouette s’affaissa brusquement et le corps rigide bascula lourdement sur le plancher. Paul se précipita mais constata, effaré, que son père était déjà livide et froid comme le marbre du bénitier tout proche. Alors, posant sa main tremblante sur le cœur sans vie, contre toute attente, Paul se mit à pleurer toutes les larmes de son corps, toutes les larmes enfermées si longtemps dans un corps d’enfant, puis, un corps d’adulte.
Il n’y aurait donc ni accusation, ni explication, ni pardon, ni rédemption mais seulement un manque immense que rien ne viendrait combler.
Patricia

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Panne sèche

Nous sommes déjà lundi et je n’ai pas encore fait mon devoir. J’y ai pensé toute la semaine, mais pas la moindre petite idée n’a surgi dans mon crâne vide.
Alors d’un stylo négligent, je fais des analepses sur ma feuille blanche, égrotant des mots qui ne veulent rien dire… Par la fenêtre, je regarde une fille marcher et j’essaye de deviner si elle est aprosexie ou antisexie, tout en me demandant ce que peut bien être un saturne !
Fabienne

15 février, 2017

Atelier d’écriture du 13 février 2017

Classé dans : Non classé — joie55 @ 6:25

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UN DEVOIR D’ACTUALITE : C’est la Saint-Valentin !

C’est la St Valentin,
La St Glinglin,
La St Frusquin…
Décorés, comme à Noël, les sapins
Ils partiront main dans la main.
S’offriront un tas d’machins.
Ça ne changera rien à leur destin…
Tout finira un sal matin !
L’amour s’enfuira avec l’eau du bain
Et dans leurs yeux, plus qu’du chagrin…
On sait tout ça ; on y peut rien !
On sait qu’chaque année elle revient !
La St Valentin,
La St Glinglin,
La St Frusquin…
Patricia

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Valentin tout là haut

Nous habitons depuis toujours la basse vallée de Limi, à l’ouest du Népal, loin de la déesse mère de l’univers. Nous sommes huit frères, tous vivants par la grâce de Bouddha. Nos parents ne sont plus là. En interrogeant le frère ainé, je n’ai pas vraiment pu savoir pourquoi nous n’avions pas de sœur.
Les touristes sont rares par ici. Cependant, l’un d’eux, un soir où il avait beaucoup fumé, m’a savamment expliqué pourquoi. Putain de shit, si on n’a que des gars c’est qu’on se conduit comme les lapins. Un p’tit coup pour la route et HOP ! S’en est suivie une description hilarante du trajet des vermisseaux mâles libérés à la marge. Plus le trajet est long, plus les vibrions à grosse tête s’essoufflent vite et seule une petite tête peut arriver au but et crier une mâle victoire. Ce type avait les cheveux longs et les idées courtes et je ne le crois pas trop. De même quand les types du village voisin nous disent que nos petites sœurs n’ont pas survécu perdant elles aussi, très vite leur premier souffle.
Ce que je sais, c’est qu’elles n’auraient pas pu assurer quotidiennement tous les travaux dévolus aux hommes. Aux champs, pour l’orge, le sarrasin ou les pommes de terre (qui poussent jusqu’à quatre mille mètres d’altitude). Dans les hauts pâturages, pour faire paître nos yaks et les quelques chèvres qui nous donnent viande, peaux et lait. Ah ! Le thé salé au beurre de nak. Construire, entretenir ou agrandir notre belle maison est aussi un travail d’homme, comme de délimiter nos champs avec  des murets. Sans doute auraient-elles aidé pour la cuisine, le potager, la traite des bêtes et nettoyer et encore nettoyer. Mais c’est très bien comme cela. La propriété familiale ne sera pas morcelée et trop peupler notre vallée serait la mépriser.

J’ai maintenant un peu plus de vingt ans. Je suis vraiment heureux. L’ainé a trente ans ou un peu plus. Le cadet est parti au nord dès l’âge de dix ans pour porter la robe bordeaux, emportant seulement le bol, le rasoir, l’aiguille et le filtre à eau. Je lui souhaite, certes le plus tard possible, des funérailles célestes aussi belles que celles de notre grand-père dont la chair est partie vers le ciel, un si grand honneur.
Mes frères et moi, nous nous ressemblons beaucoup et nous aimons tout autant. Il faut dire que le bonheur est entré chez nous quand l’ainé s’est marié à Safaé. Ce nom veut dire pureté, sincérité, l’équivalent de Claire pour vous. C’est une femme très intelligente et très belle. Au village, l’acheter était vraiment un sacrifice considérable. Aussi a-t-elle du attendre d’avoir dix-huit ans pour fonder une famille. Chaque fois que nous parlions d’elle, mon grand-frère rougissait comme après avoir bu l’orge fermentée. Alors nous nous sommes décidés à faire la demande en mariage en son nom, tous les sept. On avait convoqué le moine pour être plus persuasifs. Cela a pris du temps ! Pourtant la décision ne semblait pas difficile à prendre, à moins voir la jeune fille quitter la vallée. Notre propriété est la plus vaste et notre troupeau le plus nombreux avec dix-sept yaks dont douze femelles. Notre maison est la plus imposante et on peut facilement l’agrandir tant nous avons de pierres utilisables. Néanmoins elle se fit désirer, ô combien !
Pour le mariage, tout le village était là, sauf nos parents bien aimés, du moins en chair et en os. Notre ainé n’en pouvait plus de ces cérémonies durant plusieurs jours avec ces habits et ces chapeaux ridicules. Interdiction de se regarder et encore plus de se toucher. Au moindre effleurement, les matrones  vous auraient décapité ou pire. Lui, et nous, étions impatients, ardents, piaffant et même haletants à l’approche de la nuit de noces.
Là, c’est le moment de vous parler de notre maison. C’est une construction en pierres posées. Pas question de ciment et le pisé est rare puisqu’il faudrait utiliser la bouse de yak. Je connais bien la question. Dans la répartition des rôles familiaux, c’est mon boulot. Je recueille, calibre et stocke les briques d’excréments. Elles seront bien plus précieuses pour le chauffage et la cuisine. Nous avons plus de six mois d’hiver à vous congeler le premier yéti venu. Au sol il y a une dizaine de grandes pièces couvertes par un toit terrasse fait d’un puzzle de pierres plates. Elles tiennent sur quelques piliers, quelques poutres et des branches fichées en haut des murs. Au moment du dégel, l’étanchéité n’est pas parfaite. Ces pièces sont disposées en U ouvert au sud, autour d’une cour centrale en terre battue très lisse et très propre. La plus grande est l’étable située à coté de la cuisine. Puis vient la vaste chambre des parents qui est maintenant celle de l’ainé. Ensuite une grande pièce commune. Trois chambres plus petites pour les six frères restants, deux pièces de rangement et deux appentis. Les pierres des murs n’étant pas jointives nous mettons en commun tous les bruits de la maison. Quand les yaks se tiennent tranquilles j’entends les rêves de mes frères et j’adore ça.
Et vint la fameuse nuit du Kama Deva, le dieu hindou du désir, l’archer perché sur son perroquet vert.  Nous avions fait boire aux yaks une infusion de pavot bleu pour obtenir leur silence. Et aussi aux chèvres. Pour leur docilité ? Non pas. Depuis que nous avions vu notre future belle-sœur, nous ne désirions plus qu’elle. Sauf peut-être le benjamin, qui à quinze ans ne faisait toujours pas la différence. A sa décharge, façon de parler, personne ne lui avait bien expliqué. Comme il nous avait si souvent vu faire le bouc, il continuait à se faire un bique-nique de temps à autre, en plein air évidemment.
Safaé, je suis sûr qu’elle aurait pu être kumari. Elle doit avoir les trente-deux critères. La kumari est une déesse humaine  qui a une vie de princesse depuis ses quatre ans jusqu’au premier écoulement de sang. De plus, telle Pârvatî, pourra-t-elle se livrer aux jeux de l’amour pendant plus de mille ans sans discontinuer ? Après une nuit de tendres orages, nous en avons compté au moins sept, nos rêves les plus forts semblaient se réaliser. Car vous l’avez compris depuis le début, Safaé serait la seule femme de la maison, notre épouse. Avec fébrilité mais sans jalousie aucune, nous attendions notre tour qui suivrait l’ordre fraternel des naissances. Chaque soir, notre déesse accueillait un frère pour lui apprendre à mourir lentement. Le moine étant parti pour de lointaines hauteurs, nous étions sept et aurions pu nous attribuer un jour de la semaine. Mais il fallait compter avec le repos de la déesse et les nombreuses absences des frères. L’himmalayage qui durait des mois, l’aide aux voisins, les courses à la ville, les fatigants portages, d’eau par exemple. Avec l’accord tacite de mes frères nous nous absentions peu, le benjamin et moi. Et nos nuits étaient courtes et belles.
Nous avions unanimement décidé, malgré l’interdit ancestral, de ne pas enfermer notre merveille pendant ses périodes lunaires. Surtout pas dans le petit cachot sordide prévu à cet effet dans toutes les habitations, ni même dans l’étable où les bêtes auraient pu la piétiner ou seulement la salir. A l’insu des villageois, elle gardait simplement la chambre de l’ainé pendant quelques jours. Dans ces moments je cuisinais puisque je nourrissais habituellement les animaux. Je lui portais ses repas.
Nous n’avons pas vu passer cette décennie de félicité. J’ai maintenant trente ans. Les six enfants qui jouent dans la cour me nomment petit-père, moi qui ne suis ni vraiment oncle ni vraiment père puisque le nom de père est réservé à l’ainé. Je ne cherche même pas à savoir si ces bambins me ressemblent. Nous savons que nous sommes fertiles et nous n’avons pas besoin de solliciter les parents, amis ou même voisins. Néanmoins si un très beau septuagénaire venait à passer…
Et puis vint le désordre. Notre benjamin qui était maintenant capable de délaisser ses caprices caprins, décida de se rendre à la capitale. Nous avions ressenti le grand tremblement de terre et il était parti aider notre parenté de Katmandou. Il prit un petit avion à Simikot et ne revint par le même moyen qu’un an plus tard. Il en avait des choses à nous raconter, de terribles et aussi d’amusantes. De nombreux touristes volontaires étaient venus aider la population. Leurs femmes tenaient à s’intégrer le plus possible à ce peuple népalais qui manquait de tout, y compris d’affection. Ainsi il avait visité de nombreuses chambres d’hôtel. La plupart étaient moquettées de chanvre. Ces expériences fornicatrices l’avaient intéressé mais il se disait que, à tout prendre, les chèvres ce n’était pas si mal. Surtout quant au moment fatidique elles poussaient des Are Krishna. Les touristes, pas les chèvres ! Après l’amour elles lui faisaient la causette et il avait appris l’anglais en faisant la petite cuiller.
Toutes lui avaient vanté un nouveau dieu, indispensable pour leur survie réelle et sur réseau. Il s’appelait Valentin et il fallait absolument le fêter le quatorze février de chaque année en faisant un cadeau LVMH à sa dulcinée du moment. Sans quoi, on se faisait maudire à jamais par un dieu surpuissant nommé Hermès, un type très carré. Ebranlés par ce récit, nous étions frappés d’horreur, jusqu’à en  oublier que le vingt février est le nouvel an sherpa.
Comment faire ? Il n’y avait qu’un seul soir spécial Valentin et nous étions sept ! Au nom du grand prêtre Arnault fallait-il sacrifier six frères, par le divorce ou même la mort ? Un divorce coûte un yak. Safaé qui avait appris la chose, allait-elle en faire tout un sac ?
En dernier recours, nous tous, les mâles, nous avons prié le Bouddha. Entrés en lévitation tels des drones en escadrille, nous avons supplié : « Ô Sidartha, tu connais nos tourments, rends-nous la sagesse… et ton jugement ». Immédiatement, une voix tonitruante de fureur s’abattit sur nous. « Bande de cons, maintenant Yashadora, ma femme, est au courant. Je suis dans la même bouse de yak que vous » !
Bertrand

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Je l’ai rencontrée le soir de la Saint-Valentin 2016. Il y aura donc un an demain…
Je m’étais inscrit pour un diner de célibataires, une sorte de « dernière chance » pour tous les laissés pour compte de cette fête des amoureux. Il y avait 50 filles et 50 garçons ; ça laissait de la marge. Et puis, ce qui est bien dans ce concept, c’est que chacun paye sa place, t’es pas obligé de casquer pour la fille.
Elle s’appelle Cerise… J’ai trouvé ça tellement débile. Pourquoi pas Pastèque ou Courgette, tant qu’on y était !
Je l’avais tout de suite remarquée, c’était la moins moche de toutes. J’ai même trafiqué mon carton pendant l’apéro pour me retrouver assis à côté d’elle au repas. J’ai tout de suite regretté, tellement elle m’a saoûlé… et pas avec le vin, si vous voyez ce que je veux dire. Mais bon, je suis un battant, alors, je l’ai emballée, pour pas faire croire que je repartirai seul.
Evidemment, elle n’a pas voulu coucher le premier soir. Remarquez, je suis assez pour, on peut le faire l’après-midi aussi.
Rapidement, elle a voulu qu’on habite ensemble. Ça m’arrangeais plutôt parce que mon propriétaire devait faire des travaux dans mon appartement. Pendant deux semaines, c’était le paradis : elle cuisinait de bons petits plats, elle lavait et repassait mon linge, elle faisait les courses, nettoyait la maison, parce que moi, évidemment, je travaille. Bon, elle aussi, mais ce n’est pas pareil ! J’ai cru que j’avais trouvé la bonne planque, que j’allais être peinard, qu’elle me laisserait un peu tranquille. Mais non ! maintenant, il faut toujours lui faire des câlins, moi qui ai horreur de ça en dehors du lit, toujours lui dire que je l’aime… enfin, je dis juste « oui », toujours lui dire à quoi je pense, où je vais, mais bon, là, il vaut mieux se taire…
Depuis quelques temps, elle me fait des allusions, à peine voilées, sur les enfants, les bébés… Je freine des deux pieds, lui dit que je ne suis pas encore prêt… Pas encore envie de me reproduire, surtout avec elle !
Et voilà que depuis un mois, elle ne parle plus que de cette Saint-Valentin.
- Chéri, tu te rends comptes, c’est la fête des amoureux, mais c’est aussi notre anniversaire de rencontre. Je suis sûre que tu vas me faire un beau cadeau et une sacrée surprise !
Ben ça, pour être surprise, elle va être surprise. J’ai trouvé une colocation avec un copain. Je prends mon téléphone et lui envoie un sms :
- Désolée, tu es trop bien pour moi, je préfère rompre, adieu ! Et pour le cadeau, c’est toujours ça d’économisé !!!
Fabienne

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La Saint Valentin  

 

Demain c’est la Saint Valentin ! Matraqué par les médias, on n’y échappe pas, du moins dans la réalité du jour. On sortait juste de la Chandeleur, tradition bien ancrée dans nos habitudes judéo-chrétiennes  qui réunit grands et petits dans le délicieux péché de gourmandise, que voilà, resurgie à la fin du siècle dernier dans les années fastes où l’argent se gagnait et se dépensait, la très discutable entreprise de la fête des Amoureux.
Vous l’aurez compris, celle-ci je ne l’aime pas : déjà on n’est pas perpétuellement amoureux et les  émois ne sont garantis que sans cesse renouvelés. Certes, si vous êtes dans la fleur de l’âge et dans la recherche de l’hédonisme à tout crin, la Saint Valentin est  « fête » pour vous. Rappelons-nous  nos quinze ans (devenus sans doute dix  dans la vie actuelle tant la jeunesse gagne en précocité ce qu’elle perd en sentimentalité ; rien qu’à l’écrire, le doute m’emplit : le mot existe-t-il encore seulement ? N’est-il pas tout simplement obscène ?)  Envoyer, via le net, des mots doux ou un poème, une photo  de simple pensée ou de lilas blanc pour traduire votre attachement ? C’est non seulement ringard mais tout simplement de mauvais goût. A la limite, peut-être un texto un peu chaud… Mais suis-je bête ! Ce n’était qu’une faute de frappe pour sexualité.  Alors oui, là, on est en plein dans le sujet…
Aujourd’hui tout est « sexualisé » C’est l’occasion rêvée, après les soldes, pour relancer la vente  de sous-vêtements sexy comme le montraient encore la Une, la Deux, I Télé et j’en passe. Ou, pour les  clients majeurs, aller découvrir dans l’univers un peu glauque d’un «  No-Limit » – ce qui ajoute d’ailleurs au charme – les dernières créations dans le domaine du sex-toy. Qui plus est, la NC,  n’échappant pas aux sollicitations du marketing, affiche – comme par hasard- sa rentrée tardive en la matière d’un autre Grey avec « cinquante nuances plus sombres ». Et bien loin de moi l’idée de jouer les rabat-joie ou la « mal baisée », souvenons-nous avec envie et nostalgie, de nos trente, quarante, cinquante voire plus si affinités. Reconnaissons que nous nous sommes bien amusés, nous aussi et que ces plaisirs, nous les avons généreusement partagés.
Car c’est là que le bât blesse en ce qui me concerne ! Le grand mot, je l’ai prononcé : partage. Eh oui, vous l’avez sans doute compris, je suis de cette génération où régnait l’utopie, d’un monde où le credo « peace and love » est aujourd’hui devenu « war and money », où c’est du chacun pour soi, où le « nous » est aboli, où même le désir doit répondre à des normes, dans un domaine qui justement devrait rester du domaine strictement personnel. Diable ! s’il faut marteler ainsi la sphère de l’intime, ne serait-ce pas signe que Cupidon est aujourd’hui essoufflé et Eros moribond ?
Michèle

 

 

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Valentin : descente

Je commence à prendre de l’âge. Je sais, les centenaires font trente kilomètres dans l’heure sans même être essoufflés. Mais je suis un sportif de salon, détestant le vélo, y compris d’intérieur. Cependant, je marche encore. J’ai bien un genou qui ripe de temps à autres dans un petit cri que je n’arrive pas toujours à contenir. Mais l’idée me semblait bonne. Bonne, le mot est lâché. Les Eaux-Bonnes. Qui ne connaît cette station thermale mythique. Montaigne, Flaubert, Delacroix l’ont fréquentée. Et que dire de ces puissants hérauts, Gaston Phoebus, Marguerite de Navarre, Joséphine, l’impératrice Eugénie, Alphonse XIII… Le vert galant y mena Melle de Montmorency et une autre des demoiselles d’honneur. Il dispersa ses bontés aux deux belles, créant moult chamailleries.
Non, je ne suis pas venu pour des amours ni pour la cure. Prendre les eaux à la Source Vieille me semble d’un autre âge, en tout cas pas le mien. D’autres liquides sont plus efficacement prophylactiques. Non plus pour sacrifier au pyrénéisme qui conjugue ascensionner, ressentir et écrire. Non plus pour reconstituer le monumental mais égaré herbier du guide Pierrine.
Pour cheminer. J’aurais pu choisir la Promenade de l’Impératrice. Qui peut l’imaginer clopiner en crinoline sur les quatre kilomètres depuis la Butte au Trésor jusqu’à la cascade du Gros-Hêtre. Non, j’ai un but précis : descendre le Valentin. Pas depuis la source bien sûr, mais depuis le premier pont sous les Eaux-Bonnes. Cent mètres de dénivelé pour un peu plus d’un kilomètre. Ce trajet il faut d’abord le faire en sens inverse, remontant par la piste qui démarre tout de suite après le Château de Laruns,  où le Valentin se jette dans le Gave d’Ossau. A l’équipement habituel, combi et chaussettes en néoprène, chaussures de montagne prenant la cheville, j’ai ajouté dans mon sac à dos de petites palmes qui se fixent au bout de mes godillots et un appareil photo submersible. Seulement vingt mètres de corde puisque la  plus haute cascade est de douze mètres. Les seuls jours autorisés pour l’excursion sont début septembre, quand le débit est relativement modéré et surtout régulier du fait de l’arrêt provisoire des trois centrales hydro-électriques.
Ce sera mon plus beau souvenir « naturel ».  Le début de la course se fait au milieu des mégalithes avec de superbes marmites de géant. Le canyon se creuse pour devenir très étroit et profond avec de magnifiques puits de lumière à midi. Les vasques de toutes tailles sont vertes et translucides et il ne faudrait pas trop s’y attarder. Puis il y a les parois de calcaire et de tuf, sculptées par le temps comme dans les grottes du Pays Basque. Malgré les interdits, j’ai mis trois heures à descendre sans dégringoler. Pour les habitués et les touristes cela dure une heure, guère plus. J’ai dégusté mon gâteau de miel dans le fracas de la dernière cascade. Puis j’ai mis mes minuscules palmes et mon masque pour nager dans la partie canotable du Gave Valentin. J’ai pu ainsi photographier de nombreux poissons. Au début, sous les pierres, les vairons, les pesquits pour les Béarnais. Puis en eau un peu plus profonde, les truites et les ombles de fontaine qui sont les bio-indicateurs les plus sensibles. Une belle tranche de bonheur que de descendre seul (un autre interdit) le Valentin en eau libre et claire. Parce-que l’autre, le Valentin du 14.2 si je pouvais le descendre en flammes : il me gave.
Bertrand

 

Exercice : écrire une histoire sur un tableau de Fernand Léger « La partie de campagne »

 F. Léger

On avait décidé de passer nos vacances dans le sud, Marcel, la Grande Sophie, Dominique et moi. Marcel, qui était le seul à avoir une voiture, nous proposa aussitôt de nous conduire. On peut dire qu’il frimait là-dedans…
Moi, j’en pinçais grave pour la Grande Sophie qui ne me regardait même pas. Par contre, Dominique était toujours après moi, à me faire des minauderies, à me toucher, pour un oui ou pour un non. Mais Dominique, c’est pas mon style. La première fois que je l’ai vue, je me demandais si c’était un garçon avec de gros pectoraux ou une fille avec des petits seins… Et là-dessus, une voix de baryton… Sans compter son prénom, ambigu, lui aussi. Je ne le sais toujours pas, et vraiment pas envie de vérifier…
C’est alors qu’on commençait à longer le littoral que l’idée m’est venue… J’ai demandé aux « filles » si elles n’avaient pas envie d’aller au petit coin, parce que les filles, c’est bien connu, ça pisse tout le temps. Et puis comme ça, je verrai pour Dominique…
Dominique et la Grande Sophie ont commencé à emprunter un petit sentier. Du coup, impossible de les voir… Marcel aussi est partie derrière les tamaris du bord de mer. Alors, j’ai retiré les bougies de la voiture… Evidemment, impossible de redémarrer. Le « coup de la panne » classique.
Marcel a commencé à lancer des injures !!! Puis, pour impressionner les filles, il s’est déclaré meilleur mécanicien de France. Il a ouvert le capot et a commencé à farfouiller les pistons, les durites, et que sais-je encore… Moi, je savais bien qu’il était nul. Je me suis allongé sur le sable, j’ai posé ma main sur le genou de la Grande Sophie qui n’a rien dit. J’ai trouvé que c’était un bon début… Alors que je me voyais déjà passer des vacances de rêve, quand soudain j’ai senti une poigne ferme sur mon épaule et une voix grave m’a dit :
- Y a un con qui a retiré les bougies…
Fabienne

 

Fernand

On leur avait pourtant dit que ce n’était pas un photographe. Pourtant ils avaient fixé connement le maître dans l’attente d’un événement rare : le bonheur du dimanche. Seul le chien avait compris depuis longtemps que rien ne se passerait. Il était triste d’instinct mais là, on se foutait de tout. Du fleuve qui ne coulait pas, du ciel rempli d’amibes, des cailloux qui devenaient marteaux, d’un imperméable qui attendait vainement la pluie, d’un arbre con comme une souche. Il ne se passerait rien, même quand Paulo aurait réparé la durite duraille. Fixer le néant qui passe : un peu léger le maître !
Bertrand

Exercice : C’est bizarre : depuis quelque temps, mon ombre ne me suit plus…

 

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Ombré bien bas

 J’ai toujours eu peur qu’elle m’en fasse. Qu’elle me suive ou me précède, j’ai toujours pensé qu’elle m’était supérieure, bien que presque toujours située en contrebas, sauf en contre-plongée dans le contre-champ. J’ai même souvent peur d’elle. Pour un rien, pour un oui et encore pour un nom. Alors m’enfermer, me mettre à… l’abri du regard des autres. Je ne sais pourquoi mais cela me semble trop tard. Avec douleur, je constate que je n’en ai plus, d’OMBRE.
- Hé pardi, t’avais déjà oublié ? Hier, t’est mort !
Bertrand


Je ne l’ai pas remarqué tout de suite. Il faut dire que ce n’est pas quelque chose qu’on vérifie souvent…
Pourtant, des détails auraient dû me mettre la puce à l’oreille… Un soir, alors que je promenais mon chien au soleil couchant, mon ombre était toute petite comme une ombre du zénith, alors que celle des passants que je croisais s’allongeait au fur et à mesure que l’astre plongeait dans la mer… Curieusement, je n’en ai été ni inquiet, ni effrayé. Je savais déjà que j’étais bizarre : j’avais le cœur à droite et six orteils à chaque pied.
J’aurais pourtant dû me poser des questions car, à partir de là, mon ombre diminua de jour en jour. Et quand elle eut complètement disparu, mes pieds commencèrent eux aussi à s’effacer…
Fabienne

7 février, 2017

Atelier d’écriture du 6 février 2017

Classé dans : Non classé — joie55 @ 5:56

DEVOIR :
5 mots : brioche, terrestre, pierre, bible et épisode.
La règle : incorporer ces 5 mots de façon naturelle dans un texte en mettant le premier mot dans la première phrase ; pour les autres, peu importe l’ordre.

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La brioche du Christ

Pendant le repas, Jésus prit de la brioche et, après avoir prononcé la bénédiction, il la rompit ; puis, la donnant aux disciples, il dit : « Prenez, mangez, ceci est mon corps ». Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna en disant : « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude, pour le pardon des péchés. » » Voilà ce que disait le véritable évangile selon St Matthieu !
L’affaire, révélée par un stagiaire archiviste du Vatican, fait grand bruit. C’aurait pu être un détail bien sûr, de la brioche plutôt que du pain. Mais des milliers de pratiquants ne pouvaient s’empêcher de se demander si l’hostie n’aurait pas été meilleure si la vérité avait été révélée plus tôt… Et surtout, pourquoi avoir remplacé le texte original ?
Une enquête menée par le Vatican a confirmé aujourd’hui l’authenticité du document retrouvé. Reste à découvrir les raisons de la modification de l’évangile. Des bibles du IIIème et IVème siècle ont été étudiées, il apparait que sur ces exemplaires, il est bien fait mention de la brioche. En revanche, à compter du Vème siècle, la brioche est remplacée par du pain. Le changement semblerait avoir été effectué sous le Pape Innocent 1er, 39ème successeurs de Saint-Pierre. L’enquête se poursuit et nous ne manquerons pas de vous tenir informée des conclusions.
Par Claire Bastian, l’Agorafi du 25 janvier 2017

Economie Chrétienne

Fin de l’enquête concernant la modification de l’évangile selon St Matthieu qui secoue le Vatican depuis plus d’une semaine maintenant. Un document officiel émit par le Pape Innocent 1er et envoyé à tous les monastères et abbayes demandant de remplacer dans toutes les éditions de la bible à venir le pain par de la brioche a été retrouvé dans les archives du Vatican. Un autre document, adressé au Pape par l’un de ses conseillers, légèrement antérieur à la date de la missive évoquée plus haut, fait état de dépenses conséquentes liées à l’achat de brioches pour les messes. Il semblerait donc que l’Eglise se soit faite rattrapée par une considération bien terrestre
Le Pape François a décidé de clore cet épisode en accordant le retour au texte originel. Le pain sera donc remplacé par la brioche dans toutes les nouvelles éditions. Les éditeurs s’en frottent bien les mains, les commandes ont déjà dépassées les ventes totales des dix dernières années. Et l’on peut supposer que Marie-Antoinette se réjouit d’avoir eu raison. Si le pain pose problème, achetons de la brioche !
Par Claire Bastian, l’Agorafi du 6 février 2017
Claire 

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 » Et une brioche bien dorée pour la p’tite dame de la 4 ! en suivant 2 croissants et un p’tit noir bien serré pour la 2, un café allongé pour la 5 ! …  »
Et c’est comme ça tous les matins ! Ensuite vers onze heures, ce sont les sandwiches, les omelettes, les paninis… c’est ça ma vie terrestre ! Mais y’a pas à s’plaindre, j’l’ai choisie ! Si j’étais resté  sur XB24 j’aurais pu continuer mon p’tit train- train : labo, maison, labo etc ; j’aurais fait chaque jour  tranquillement mes petites expériences apportant modestement ma pierre à l’édifice d’une société somme toute assez confortable. Seulement, voilà ! Suite à l’épisode du vieux bouquin retrouvé sur l’aéronef qui s’était échoué à côté de chez moi( j’ai depuis appris qu’il s’agissait d’une bible) je n’ai plus jamais pu me contenter de mon petit univers étriqué. Tous mes rêves étaient peuplés d’images magnifiques, de montagnes, d’océans… bref ! J’avais choppé le virus de la planète bleue ! j’ai compulsé toutes les banques de données concernant la Terre et quand j’ai appris que notre commandeur suprême avait donné l’ordre de recruter des volontaires pour aller soi-disant explorer (en fait infiltrer) la planète terre, vous pensez bien que je n’ai pas voulu rater cette opportunité ! Ce qu’ils avaient omis de mentionner c’est d’une part, la durée de cette mission et d’autre part, que pour passer incognito et me fondre dans une vie de monsieur tout le monde, j’atterrirait  dans ce café de la banlieue parisienne. Le gros hic, c’est que sur XB24 ils ont dû finir par m’oublier ! Trente ans que je sers des cafés à des terriens pressés ! Et ça risque de continuer comme ça jusqu’à cette chose qu’ils appellent la retraite ! A moins… que là-haut… quelqu’un finisse par se souvenir de ce modeste employé de labo capable de tout plaquer pour vivre au jour le jour ses rêves…
Patricia

pp

 

- Bon d’accord, j’ai dit : « s’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ! », mais enfin, c’était une plaisanterie, une boutade. Ah vraiment, Monsieur le juge, ces sans-dents n’ont aucun humour !!!!
Je ne comprends absolument pas que l’on m’ait surnommée « Madame Déficit », moi, qui ai toujours tout fait pour me rapprocher du petit peuple. Tenez, j’ai même fait construire pierre à pierre, au Petit Trianon, un village modèle, « Le Hameau de la Reine », auquel, à grands frais, j’ai fait donner l’aspect d’un lieu pauvre et où je trais les vaches, et croyez-moi, ce n’est pas facile ! Je projette d’ailleurs, d’en faire une sorte de parc, un lieu que les paysans pourraient visiter, ô, moyennant une toute petite participation, afin de s’en inspirer pour leurs villages. Vous voyez, j’ai même des idées pour remplir les caisses de l’Etat !
Oui, j’ai quelques toilettes, mais il le faut bien… Je ne peux aller aux bals et soirées auxquels je suis invitée habillée comme une souillon. Bien sûr que je préfèrerai rester tranquillement à la maison, à broder des mouchoirs pour mon cher époux, mais que voulez-vous, c’est mon métier à moi de représenter la France et il faut que je lui fasse honneur. Mais ne croyez pas que je prenne du plaisir à ces légèretés…
Tenez, c’est comme les jeux, le Pharaon, le Trictrac, qui me tiennent éveillée jusqu’à trois heures du matin, alors que je n’aime rien tant que me coucher tôt.  Non, Monsieur le juge, je n’ai aucun goût pour ces plaisirs terrestres, mais il faut que j’y fasse bonne figure, alors, on m’a accusée à tort de n’aimer que me divertir.
J’ai quand même fait  de grandes choses pour la France : prenez les croissants, c’est  bien grâce à moi tout de même qu’on  les appelle désormais «viennoiseries».

Et pour m’accuser, on m’a accusée… et à tort !!!  Prenez, par exemple, l’épisode du collier, « l’affaire du collier de la reine », comme on l’a appelé plus tard. Je n’y étais absolument pour rien, mais l’opinion publique, très remontée contre moi, s’est déchaînée. On a dit que « l’autre chienne » se faisait offrir des diamants pour le prix de ses amours. Moi, qui ai toujours été d’un fidélité exemplaire. Et puis, hors de question d’accepter un cadeau qui, au départ, était destiné à la Pompadour, plutôt crever…
Croyez-moi, Monsieur le juge, j’ai toujours été à tort la cible de calomnies et de pamphlets, mais je vous jure, sur la bible, les yeux dans les yeux, que je  n’ai jamais détournée de l’argent du peuple de France, que je n’ai aucun compte en Confédération Helvétique et qu’enfin je n’ai pas bénéficié d’un emploi fictif.

-  Madame, ne vous inquiétez pas, je mettrai votre tête à couper que vous êtes innocente !
Fabienne

PP
Vie de doute

Cette deuxième part de pain brioché, je n’aurais pas dû la manger. Cette brave femme me voulait tant de bien avec son gâteau de patience. Et puis je voulais leur faire plaisir. Il y avait Marc, mon fils, celui qui ne dit jamais « je ». Celui qui dira encore ce que j’ai dit et enfin ce que je n’ai pas dit. Mon ventre est lourd et bavard. Pourtant, d’habitude, je ne déroge à mon régime : pain azyme, olives et légumes. A mon âge, près de quatre vingt ans, les petites douleurs ressemblent aux grandes. Sur la voie Appia, je marche aussi vite que je peux. L’automne est clément. Cependant le manteau que je porte sur ma seule tunique ne me protège pas assez d’un froid intérieur. Il y a des trous dans ma pèlerine comme dans mes raisonnements ces temps-ci.
Puisqu’il faut le dire, j’ai peur. Je fuis la ville, je fuis le prince fou qui persécute mes brebis. Mes voyages ce n’était pas une fuite. Jérusalem, Antioche, Athènes, Rome, l’Espagne, Rome, Carthage, Alexandrie, de nouveau l’Afrique, Rome, la Bretagne… Et toujours les foules, ces cœurs palpitants qui s’impatientent d’entendre la parole qui m’a été confiée, par delà le cadre de cette vie terrestre. Ces missions, je les ai remplies avec mes frères les plus chers, avec André et Jean, avec Paul et Barnabé, contre Paul puis encore avec, avec Marc et maintenant avec Clément qui me suivra et avec tous les autres. Je suis juif et je crains Dieu, celui de la Bible, celui qui foudroie. Le feu du  ciel qui a volatilisé Sodome (NDT : l’explosion dans la basse atmosphère d’un astéroïde). Tous les fils de David s’effraient de cet épisode.

Et pourtant, j’ai été blessé d’amour pour lui. Pour lui, j’ai tout quitté, femme, enfants, famille, amis, métier, maison. Je n’ai pas de bagages. Et pourtant, j’ai douté. Il a du me tenir la main quand je marchais sur l’eau. Surtout, le cœur me saigne, surtout, devant le Temple et sous le glaive romain, je l’ai renié par trois fois. Je ne l’ai pas accompagné jusqu‘aux oliviers. Encore la peur. Mais c’est lui qui m’avait donné mon vrai nom, ma vraie destinée. De Simon Barjona il avait fait Képhas, le roc, lui qui maniait si bien la paronomase. (NDT : pour les rappeurs c’est pain béni).
Alors il m’avait écouté, puis pardonné (NDT : première confession mais en direct live). Alors il a fait que je sois le premier à le voir après que la pierre du tombeau ait roulé. Alors il m’a donné la puissance, à moi l’homme simple et sans instruction. Alors ma parole a transporté les âmes. Et j’ai guéri les malades. Mon ombre même guérit. Et j’ai ressuscité Labithe (NDT : pilule bleue ? plutôt interprétation orthodoxe mais pas tant que cela de Tabitha). Et j’ai ressuscité Georges par l’apposition du bâton (NDT : premier défibrillateur cardiaque ambulant ?).
Et j’ai converti à la chasteté les concubines d’Aggripa et de Néron (NDT : bonjour les emmerdes après ça !). Et j’ai fait parler le chien de Simon le mage (NDT : la pauvre bête devait employer le latin d’église).
Peu me chaut de tous ces pouvoirs maintenant. En lâche je fuis la ville. Je quitte la voie pavée pour ce chemin de terre qui me mène à ce bosquet de pins parasols où je pourrais me cacher. Assis sur l’herbe rare, l’ombre ne me protège pas. Je ferme les yeux. Et tout se calme. J’entends Sa Voix : « Képhas, tu es Pierre, celui qui aura les clefs. Retourne à la ville éternelle. Affronte ton destin. »

PS : les NDT illustrent une des paronomases transalpines les plus connues, Traduttore : traditore.
Bertrand

Exercice : C’est le matin. Je me réveille, tout est étrangement calme, pas le moindre bruit, d’ailleurs, c’est peut-être ce silence qui m’a réveillée…

1P

 

C’est le matin. Je me réveille. Tout est étrangement calme. Pas le moindre bruit. D’ailleurs c’est peut-être ce silence qui m’a réveillé.
D’habitude, se sont les oiseaux cachés dans le manguier au pied de ma maison qui m’invitent à sortir doucement de mes rêves. Puis, au fur et à mesure que mes paupières encore lourdes s’entrouvrent à la lumière du jour, je prends doucement pied dans la réalité. Parfois, au loin, je perçois un coup de  klaxson isolé ou le ronron régulier des autos traversant le petit hameau de Mésière.
Moi, j’habite une vieille bicoque, simple mais confortable, sur cette colline verdoyante surnommée « la butte aux merles ». Mais, ce matin, aucun chant d’oiseau, seulement ce silence atypique qui me désoriente et finit par m’inquiéter. Je me penche à la fenêtre. Le soleil est déjà haut dans un ciel sans aucun nuage. Il fait très chaud, étrangement chaud. De plus en plus inquiet, je saute dans mes vêtements, descends en trombe l’escalier et ouvre en grand ma porte. Toujours aucun bruit et cette chaleur qui, de minute en minute, s’intensifie.  Pas de flamme ni de fumée à l’horizon mais un air âcre qui me picote la gorge. Progressivement la lumière se modifie : un nuancier incongru d’indigo et de vert émeraude zèbre un ciel que je ne reconnais plus. Une atmosphère saturée d’humidité baigne tout le jardin. J’aspire à grosses goulées cet air qui semble se raréfier. Soudain le silence ouaté qui baigne la scène est brusquement rompu par un vrombissement inconnu. Un souffle puissant soulève la poussière alentour. Là ! Devant moi ! Posé comme un champignon céleste au pied de ma colline, je constate, effaré, la présence d’un immense engin étincelant dont je n’ose imaginer l’origine…
Sur le côté droit de l’engin se forme peu à peu une porte qui s’entrouvre… mon cœur s’emballe, j’ai le souffle court. J’attends terrifié  mais subjugué cette première rencontre.
Patricia

 

 

PP

Silence

C’est le matin. Je me réveille, tout est étrangement calme, pas le moindre bruit, d’ailleurs, c’est peut-être ce silence qui m’a réveillé.
Cette histoire, je la connais bien. Cela se produit tous les jours ou presque depuis qu’on a coupé le merisier en bas de chez moi, le seul arbre du voisinage. La plus belle cage à oiseaux que j’ai connue de toute ma vie. Trouvez-moi une meilleure raison de me lever tôt.
Les lourds rideaux de velours font un noir très dense dans ma  profonde chambre de vieillard célibataire. Tous les soirs je lis. Après le thé, je mets ma robe de chambre pelucheuse et je m’étends confortablement au milieu des innombrables coussins. Les piles de lecture s’élèvent de part et d’autre du plumard, cachant jusqu’aux tables de nuit. Il y a ceux que j’ai déniché ce matin, ou hier ou la semaine dernière. Je les connais et je les aime tous.  Ils m’ont tous donné leur chant. Certains m’ont même parlé à l’oreille. Jusqu’à ce que je m’endorme vers minuit, une heure du matin, souvent plus tard…
Alors dès l’aube, ce que ces oiseaux me disent, me disaient, c’est leur joie de vivre, la mienne aussi. Il était bon de déguster ce long moment dans l’obscurité. Ils ont abattu cet arbre. Je m’en vais tirer les rideaux.
Bertrand

The old tower is seen collapsed after an earthquake in Finale Emilia

C’est le matin, sans aucun doute… Les rais de soleil tentent de percer mes persiennes closes. Je me réveille d’un coup ! Je regarde l’heure : 8 heures. Pas le moindre bruit. Etrange, car mon appartement est sur une route passante. Habituellement, à cette heure-ci, le bruit des voitures, des motos, des bus et de tout ce qui roule me vrille les tympans. C’est d’ailleurs pour ça que tous les matins, vers 6 ou 7 heures, je quitte mon logis pour une promenade bucolique avec ma chienne.
J’essaye de retrouver mes esprits. Hier soir, je me suis endormie d’un coup, il devait être 22 heures. Je ne me suis pas levée de la nuit, moi qui suis, la plupart du temps insomniaque. Non, cette nuit, j’ai dormi comme une pierre, sans rêve, ce qui ne m’arrive jamais.
Bizarre… Je regarde par la fenêtre : la route est vide, étrangement vide… Aucune file de véhicules au feu… Que se passe-t-il ? Peut-être une grève dont je n’aurais pas été informée ? Zahia aussi est bizarre ce matin. Habituellement, dès que j’ouvre les yeux, elle me fait la fête. Mais ce matin, elle reste au lit… Bon je vais profiter de ce silence inespéré pour déjeuner sur ma terrasse.  Quel calme, j’en profite au maximum ! Mais quand même, ce n’est vraiment pas normal. Alors, je m’habille rapidement, j’appelle Zahia et nous descendons. Dans le parking, toutes les voitures de mes voisins sont là… Mais ils ne sont pas à la retraite, eux, et à cette heure-ci, ils devraient tous être au travail.
Je démarre ma voiture. J’actionne le portail électrique… Mais il n’y a plus de portail, et plus de maisons autour… Seule la grand route, déserte devant moi, puis le brouillard. Je me retourne : de l’immeuble où j’habite, seul mon appartement est encore là, tout le reste n’est que désolation…
Fabienne


Exercice : dans la peau d’une pierre

1P

 

Avant, j’étais montagne, je ne suis plus qu’un galet. J’ai roulé ma bosse sur de nombreux sentiers traçant toujours ma route au gré des lendemains. Ma peau est dure et lisse et froide. Mon corps, poli au fil du temps, a pris la couleur grise des chemins poussiéreux qui m’ont conduit ici. Je n’ai d’odeurs que celles que m’ont prêtées les pays traversés et je suis lourde de tous les chagrins du monde.
Patricia

PP

Pierre

Pierre ce salaud, je vais lui faire la peau.
Pourtant, c’est un ami, un copain d’école. Ayant la même initiale de patronyme nous sommes assis au même banc presque au fond de la classe. Dure époque, où l’on vous donne une place fixe pour toute l’année et qui oblige les profs à changer sans cesse de salle. Je suis donc tout là-bas, au ban de cette petite société mais à la fois près de la fenêtre et du radiateur. De là, c’est à peine si j’entends la petite voix de la prof de latin. Elle est plate comme une limande et j’en ai déduit une certaine proportionnalité entre l’organe vocal et les avantages.
Pierre est un garçon sensible et je suis le seul à le supporter, souvent à l’aider. Sa réputation dépasse les limites de l’établissement. Il se nomme Massou. Massou Pierre. Essayez, c’est incroyable ce que l’on peut trouver comme mots commençant pas sou… Les parents font-ils exprès quand ils choisissent un prénom ?
Pierre n’arrête pas de se pencher sur moi, notre fenêtre donne sur le stade de football du collège. Ce jour là, il fait froid. Il s’est penché encore plus et, honte suprême, il m’a embrassé dans le cou. C’est ainsi que, pour une fois, j’ai très bien entendu mademoiselle Gaffiot :
- Eh ! Vous deux. Vous reviendrez samedi pour faire vos cochonneries.
Bertrand

PP

Je suis une pierre du bord du chemin. Une pierre qui roule et qui n’amasse pas mousse. Un simple petit caillou. Je suis minérale. Là, posée, peut-être éternelle. Le temps glisse sur mes contours lisses.
On me dit sans âme… Mais ce n’est pas vrai ! J’ai la conscience aigüe, à brève échéance, de la mort de cette terre dont je suis issue, de tous ces pieds qui m’ont foulée, de tous ces détritus qui sont restés, comme moi, sur le bord du chemin.
Fabienne

1 février, 2017

Atelier du 30 janvier 2017

Classé dans : Non classé — joie55 @ 4:32

P3

DEVOIR : Inventez une origine à l’expression « Avoir le cœur sur la main ».

P1

Dieu contempla sa création d’un œil attendri… Adam et Eve, innocents et nus, s’aimaient d’amour tendre et se le disaient à chaque instant  et à tous les temps : ce matin je te donne mon cœur, hier déjà je t’ai donné mon cœur, et  je te donnerai encore mon cœur demain… Veux-tu mon cœur ma chère Eve ? Donne-moi ton cœur mon Adam…
Ces minauderies commençaient à agacer un tantinet le Créateur, même si elles traduisaient une générosité sincère et sans limites. Je crois qu’au fond il était divinement jaloux du bonheur conjugal de ses créatures, mais ceci est une autre histoire…
Un jour que, paresseusement allongés sous leur pommier, Adam et Eve échangeaient leurs mots d’amour habituels (ils pourraient tout de même se renouveler, pensait Dieu avec irritation, quel manque de créativité !) Et je te donne mon cœur par ci, et je te le donne pour toujours par là, et moi aussi… Etc.
Il leur balança, au comble de l’exaspération : « Votre cœur est prisonnier de votre poitrine, derrière les barreaux de vos côtes, impossible à donner, nigauds ! J’aurais mieux fait de vous le mettre sur la main, ça aurait été plus facile ! »
Adam et Eve, qui n’avaient pas perçu l’ironie divine, se délectèrent de l’idée et la reprirent dans leurs jeux amoureux :
–      Tu as le cœur sur la main, ma chérie, disait Adam chaque fois qu’Eve se montrait caressante avec lui en égarant sa menotte sur une partie « évolutive » de son anatomie…
–      Tu as le cœur sur la main, mon Adam, répondait Eve chaque fois que cette main flâneuse titillait son intimité secrète.
L’expression devint un « private joke » au grand dam de Dieu qui n’en pouvait plus ! Mais quand ils durent l’expliquer aux enfants, ils éliminèrent pudiquement la connotation érotique :
–      Votre mère est très généreuse
–      Votre père l’est aussi !
C’est ce sens édulcoré qui fut transmis et retransmis…jusqu’à nos jours.
Il était de mon devoir de vous rappeler le sens premier et véritable : je vous engage, Messieurs et Mesdames, jeunes gens et jeunes filles, à vous en souvenir et à avoir le cœur sur la main le plus souvent possible, pour un plaisir partagé…
Huguette

P2

Marie avait toujours plu aux hommes. Elle avait les yeux verts, les cheveux roux, un cœur tatoué sur la main gauche et la taille fine. Elle était surtout une fille de joie. Quand les hommes parlaient d’elle, ils disaient généralement « la fille avec le cœur sur la main ». Peu connaissait son prénom car ce n’était pas ce qui les intéressait en premier lieu.
Marie était l’une des filles les plus demandées dans la maison close du 15 rue Vaugirard, ce qui lui permit d’avoir assez de revenus pour ouvrir sa propre maison close à 35 ans. Elle l’appela naturellement « Au cœur sur la main ». Cet établissement rencontra rapidement un grand succès car ses clients fidèles la suivirent. Les filles de la maison avaient toutes, à l’image de Marie, un cœur sur la main. Pour elles ce n’était qu’un dessin refait jour après jour. Elles étaient donc les filles aux cœurs sur la main.
L’expression était connue du tout Paris grâce à la renommée de la maison close, et elle s’étendit bientôt à la Province. Les hommes d’affaires, montés à la capitale pour signer un ou deux contrats manquant ainsi rarement l’occasion de faire un détour « Au cœur sur la main ».
Avec l’interdiction des maisons closes en 1946 par la loi Marthe Richard, l’expression évolua quelque peu et caractérisa désormais une fille ayant eu l’obligeance d’ouvrir ses cuisses face à une demande pressante. Cet acte généreux, consistait donc à avoir le cœur sur la main. Enfin, bien plus tard encore, l’expression fut utilisée pour tout individu qualifié de généreux, bien loin de sa signification d’origine.
Claire

romain-duris

CŒUR

De battre mon cœur s’est arrêté. Ce film me tient à cœur ô combien. Et si je vous en parle, c’est pour ouvrir mon cœur, sans rancœur. Cette histoire je la connais par cœur. Pourtant mon cœur balance. Tantôt, c’est un crève-cœur. Alors j’ai le cœur gros, lourd. Sans doute le prends-je trop à cœur ? Tantôt, cela me met le cœur à l’envers et parfois le cœur au bord des lèvres. Alors, mon cœur chavire, moi qui l’ai pourtant bien accroché. Et mon cœur de battre la chamade
Mon héros, mon ami de cœur, j’y ai tant songé. Ce pourrait être un cœur de pierre ou bien un bourreau des cœurs, toujours prêt à faire le joli cœur, un cœur d’artichaut. Je le vois faire la bouche en cœur et même là, c’est un coup de cœur. Tant pis si j’ai le cœur brisé. A l’opposé, ce devrait être un homme de cœur, un cœur d’or, prêt à vous réchauffer le cœur, à rire de bon cœur, à cœur joie. Je le voudrais aussi cœur de lion, avoir du cœur au ventre, constamment le cœur à l’ouvrage, et cela me ferait chaud au cœur.
Je vois votre air moqueur. On croirait lire le courrier du cœur, pensez-vous. Mais épanchez votre cœur, écoutez-le ! Ne me prenez pas à contrecœur.
Je le sais, je rêve, comme un cœur innocent, de tout cœur, de tout mon cœur. Il me faut faire contre mauvaise fortune bon cœur car je ne le connaîtrais jamais, mon pianiste tourmenté, ce cœur qui saigne.
Vous le voyez bien, j’ai le cœur sur la main. Je peux tout donner, droit au cœur. Je sais que c’est triste mais j’ai libéré mon cœur. Donc, haut les cœurs ! Et tantôt, si le cœur vous en dit, allez revoir le film. Romain Duris et son accroche-cœur.
Betrand

P1

 

Depuis qu’il était né, sa mère savait que cet enfant serait très spécial. Il avait une façon tellement confiante de regarder les autres, et tant de générosité dans ce regard.
Tout petit, à l’école, il partageait son goûter avec les autres. Il donnait ses jouets à ceux qui n’en avaient pas. Lorsqu’il était en sixième, un jour, il revint même pieds nus. Il avait donné ses belles baskets neuves à Hamed qui n’en avait pas et dont les parents étaient trop pauvres pour en acheter.
Il n’enviait jamais les autres, il souriait tout le temps, heureux qu’il était.
Et puis un jour, alors qu’il faisait des études de médecine, il rencontra Angélique et là, sa mère sut d’instinct qu’il allait souffrir… Bien plus que les autres.
Angélique était une petite chose très jolie ; mince, brune, les yeux gris et la voix envoûtante. En un regard, elle lui ravit son âme. Pour l’étonner, il devait toujours lui acheter de nouvelles choses. Une robe, un sac, une bague… Quand elle ouvrait le paquet, elle avait un si joli rire, elle tapait des mains et criait de joie, comme un enfant. Et lui, il n’aimait rien tant que lui faire plaisir.
Alors, il lui acheta tout ce qu’elle voulait et elle en voulait toujours plus.
Un matin, il se rendit compte qu’il n’avait plus rien. Il avait vendu sa voiture, la montre de son père et même son petit studio. Et lorsque Angélique rentra, tout excitée et le regard brillant, il sut qu’il ne pourrait pas lui acheter ce si joli foulard qu’elle avait vu dans la boutique du coin de la rue. Elle ne comprit pas et se mit à pleurer. Il ne pouvait pas supporter ses larmes et lui dit de ne pas s’inquiéter, qu’il allait se débrouiller.
Un soir, la vendeuse de la boutique du coin de la rue vit entrer ce joli jeune homme. Il était pâle et triste. Il lui désigna d’un geste le foulard en vitrine. Au moment de payer, il tendit sa main, toute sanguinolente et l’ouvrit. A l’intérieur, il y avait son cœur qui battait à peine, la seule chose qui lui restait…
Fabienne


Exercice
 : La pièce était sombre. Elle s’allongea sur le divan, alors, une voix derrière elle lui dit : ….
Consigne : interdit que parler psy !

Pièce sombre

 La pièce était sombre, elle s’allongea sur le divan. Alors derrière elle une voix dit :
-       Ce n’était pas obligatoire de vous dénuder entièrement. Je pourrais souffler les bougies, si vous l’exigiez.
-       Non, et je n’ai pas froid… non plus.
-       Vous me plaisez infiniment.
-       Vous plairais-je vêtue ?
-       Me sauriez-vous hypocrite ?
-       Et même jésuite puisque vous répondez par une question.
-       Oui, enfin, j’ai fait le petit séminaire.
-       Et vous voilà petit admirateur des créatures de Dieu.
-       Il faut dire que le tableau est sublime.
-       Une nature morte ?
-       Votre peau d’albâtre et ces trois taches brunes, dans le brouillard de mes pensées.
-       Vous me faites rire.
-       Ces perles de rivière que vous me découvrez.
-       Ne vous perdez pas, retrouvez le droit chemin.
-       Dans le désordre de votre blonde chevelure ?
-       Vous tremblez ? Craignez-vous cet instant ?
-       Oui, je l’avoue, il me faudrait un réconfort.
-       Alors dinons. Nous étions venus pour cela, n’est-ce pas. J’ai un appétit d’oiseau.
Bertrand

 

p1

La pièce était sombre, elle s’allongea sur le divan. Alors derrière elle une voix dit :
- Vous n’avez pas mis la robe que je vous avais demandée !
La voix était tranchante et le ton impérieux. Non ! Elle n’avait pas mis sa robe noire, au profond décolleté, qui lui faisait une silhouette parfaite. Elle avait mis une robe quelconque, qu’elle n’aimait pas, n’avait jamais mise et qui se trouvait au fond de l’armoire. Elle ne voulait pas qu’il crût qu’elle lui obéissait. Elle voulait, au moins pour sa tenue, choisir… Enfin, c’est ce qu’elle ce disait. Mais au fond d’elle, elle savait qu’elle ferait tout ce qu’il lui demanderai.
Lui, qu’elle ne connaissait pas, qu’elle n’avait jamais vu…
Par jeu, par curiosité, elle avait répondu à une annonce sibylline. Elle s’était rendue à l’adresse, au jour et à l’heure indiqués, non sans une sourde peur qui lui nouait le ventre.
La pièce était sombre, tout comme aujourd’hui et une voix d’homme, impérieuse, lui avait demandé de s’allonger sur le divan. Il lui avait mis un masque sur le yeux.
Puis… Puis…
Il l’avait déshabillée, caressée, embrassée, lentement, longuement. Il lui avait fait découvrir des parties de son corps qu’elle ne connaissait pas. Elle n’en pouvait plus. Les lèvres sèches, elle le supplia. Mais lui restait muet.
En partant, elle était chavirée, désorientée. Il lui avait lancé négligemment :  » à la semaine prochaine, même heure ».
Elle s’était dit que jamais, elle ne reviendrai parce que ce type la méprisait, qu’il la traitait comme une moins que rien.
Et puis, au fur et à mesure que la date du rendez-vous approchait, elle changeait d’idée… se disait qu’elle irait, mais uniquement pour lui dire son fait, pour lui faire savoir qu’on ne la traitait pas comme ça, elle !!!
Puis elle se souvint des caresses, de la volupté. Certes, elle avait du plaisir quand son mari l’aimait, mais c’était si… conventionnel, si bien élevé…
A l’heure dite, elle était là. Elle s’était allongée, avait mis seule le masque, puis avait attendue, le coeur battant. Ce fut encore plus fort et plus voluptueux que la semaine précédente. A la fin, il lui chuchota simplement qu’il aimait bien sa robe, qu’elle devrait la porter à chacun de leurs rendez-vous.
C’est ainsi que peu à peu, elle devint l’esclave de ses sens.
Fabienne

 

Exercice : Fenêtre ouverte sur jardin secret

Capture

Fenêtre sur jardin intérieur

En ce mois de décembre 1879, Claude pose son chevalet sur la Seine. C’est formellement interdit. Mais la proximité du quai des Orfèvres ne lui fait pas peur. Il est presque sous le Pont des Arts et cela vaut toutes les autorisations. Qu’on le traite de fou est un des plus beaux compliments que l’on puisse lui faire. Ce soir il n’a pas froid. Moins vingt degrés et des doigts gourds mais pas de vent. Une impression de soleil de givre. Ces reflets, le feu et la glace. Alors il peint de peur que le pinceau ne lui échappe. Il peint ce qu’il ne voit pas, cet hiver qui d’installe en lui progressivement. Même s’il voit bien que le blanc de céruse est dangereux. Il en aura bientôt le liséré de deuil. Il ne faut pas seulement le comprendre. Il faut l’aimer. Et il sait déjà que Georges aimera.
Bertrand

PP

Depuis une semaine, Arthur avait emménagé dans ce petit trois pièces, au deuxième étage d’un vieil immeuble plein de charme.
Curieusement, toutes ses  pièces donnaient sur le petit jardin du voisin. Comme il était un peu insomniaque et aimait bien regarder par la fenêtre la nuit, il avait vu que ce voisin était en fait une voisine. Mignonne, apparemment et qui, curieusement, jardinait la nuit. Peut-être n’avait-elle pas le temps la journée… Elle arrosait ses fleurs, leur parlait même quelquefois, d’après ce qu’il avait pu entendre.
Elle répondait aussi au téléphone, parfois chuchotant, parfois criant. Puis, elle allait toujours au fond du jardin, dans le coin à droite, là où les fleurs étaient les plus belles. Un magnifique massif de roses.
Une nuit, alors qu’elle était assise sur le petit banc, un homme la rejoignit. Arthur s’écarta un peu de la fenêtre, il ne voulait pas qu’on le voit.
L’homme revint, plusieurs fois. Arthur essayait de tendre l’oreille pour écouter la conversation,  même si, au fond de lui, il savait que ce n’était pas bien. Les mots étaient chuchotés, les rires assourdis. Arthur rêvait que c’était lui qui était avec elle…
Un soir, le ton monta… Elle lui reprocha ses absences, ses silences. L’homme vint moins souvent, puis plus du tout.
Une nuit, Arthur la vit pleurer, seule, près du massif de fleurs. Il avait très envie de descendre, de la prendre dans ses bras, mais il n’osa pas.
Le lendemain, les roses étaient encore plus belles et les épines plus longues et plus piquantes.
Il se prit à penser que ce jardin représentait le jardin secret de sa voisine. Il imagina qu’une nuit, il descendrait, que toutes les épines des roses tomberaient et qu’il pousserait une douce mousse où ils pourraient s’allonger tous les deux.
Fabienne

27 janvier, 2017

Atelier du 23 janvier 2017

Classé dans : Non classé — joie55 @ 5:25

Exercice : Ecrire une histoire à partir de cette photo

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Taches

J’avais vraiment envie de lui faire plaisir. A son âge il avait tout à apprendre, l’avenir en face. Dès notre première rencontre il m’avait fait confiance, une confiance infinie. C’était, vous n’allez pas me croire, c’était mon premier amour. Avec ravissement, j’avais découvert l’autre. Un être tellement différent de moi, et tellement semblable. J’aurais pu parler d’attirance animale, mais je n’en avais pas l’expérience. Lui non plus. Seul le grand âge permettrait… Alors nous avons inventé. Inventer l’amour, quoi de plus enivrant pour de jeunes âmes fusionnelles. La pluie, la neige, la grêle auraient pu nous tomber dessus, rien ne nous aurait contrariés. Seule l’inspiration nous guidait, nous sortait de nous-mêmes. Cette fois là, après avoir pensé à mimer tous les métiers du monde, sauf le plus vieux (et j’ai dit pourquoi) j’avais trouvé. En cherchant, sans trop forcer, j’avais trouvé ce qui pourrait bien nous convenir, à tous les deux. Eh oui, oui, oui ! Nous jouerions au coiffeur. Défrisons-nous, au barbier. Après l’avoir entièrement enduit de mousse, je l’avais complètement rasé au coupe-chou. Sans la moindre coupure, mon gros chéri. Son velours blond avait facilement laissé la place à une peau de bébé d’un rose virginal. Puis je lui avais enfilé une blouse blanche. La touche finale était géniale selon moi. L’idée sublime était de lui parsemer la tête de taches de rousseur. Un tampon piqueté de rimmel ferait l’affaire. Magnifique, cela me rappelait si fort les constellations sur le corps  de ma volcanique mère islandaise. Mais il ne voulut plus jouer. De colère, je lui avais coupé les sens.
Bertrand

On m’a mise à l’isolement, un isolement très particulier… Ils ont entravé mon corps, bouché mes oreilles, mes narines, mes paupières. Dans ma bouche, ils ont introduit un long tube qui laisse péniblement passer la dose d’oxygène nécessaire à ma survie. Toutes les demi-heures, ils viennent prendre mon pouls, vérifier les gaz du sang et procéder à diverses analyses dont, malgré mes études en médecine, j’ai oublié l’objet. Je suis ici et en quelque sorte je n’y suis plus. Je me sens complètement déconnecté du réel, du quotidien… la notion du temps qui passe m’est devenue totalement abstraite. Tout est devenu si flou ! Pourquoi suis-je dans cette situation ? Qui en a eu l’idée et pourquoi ? J’ai oublié qui j’étais et je ne sais même pas ce que je suis en ce moment ; suis-je seulement humaine
Les seuls souvenirs qui me restent sont mon arrivée dans un grand bâtiment, des hommes en blouses blanches m’entourent, ils disent  qu’ils sont très soulagés d’avoir pu convaincre les comités d’éthique. Je les entends parler avec ferveur d’expériences de transhumanisme.  Je me souviens encore de la sensation de brûlure dans mon bras, sans doute l’injection d’un puissant narcotique. Serai-je devenu le sujet non-volontaire de leurs expériences ? Après l’injection, plus rien… seulement cette impression de flottement, d’irréel…
J’ai la sensation de ne plus exister vraiment alors pourquoi avoir peur ? Je lâche prise et me laisse voguer vers ce devenir incertain.
Je ne suis déjà plus moi mais suis-je déjà devenue plus que moi ?
Patricia

Anaïs était une rousse, une vraie, à la magnifique chevelure flamboyante et aux yeux d’émeraude. Malheureusement, sa peau était comme il se doit, couverte de taches de rousseur, d’éphélides, comme disait sa grand-mère. C’est un joli mot ça, n’est-ce pas lui disait-elle quand elle était petite. Mais si le mot était en effet joli, il n’en restait pas moins que ces taches étaient, à son goût, horribles.
Jusqu’à l’âge de trois ans, tout s’était bien passé. Ses cheveux, d’un blond vénitien, comme disait sa maman et son teint de porcelaine, faisait la fierté de toute la famille. Mais après, elles étaient apparues et avaient, peu à peu, envahi tout le visage à tel point que maintenant, Anaïs ne voyait que ça. Elle ignorait la couleur si particulière de ses yeux, la beauté de ses cheveux, son joli nez et sa bouche si bien ourlée. Non, vraiment, elle se trouvait laide.
En grandissant, elle avait lu, sur les rousses, des choses qui lui avaient glacé le sang. Au temps de l’inquisition, les taches de rousseur étaient la marque incontestable de Satan. On disait que les femmes qui en portaient avaient eu des relations intimes avec le diable et elles étaient pourchassées. On les disait sorcières.
Devenue adulte, elle avait lu dans une revue scientifique qu’un grand médecin avait enfin trouvé le moyen d’effacer définitivement ces taches qui, pour elle, étaient les taches de la honte. Alors, elle avait travaillé dur, se privant de tout et économisé sou à sou, pour enfin réaliser son rêve et lui permettre de revivre.
Elle avait pris rendez-vous avec lui, dans une élégante clinique parisienne et voilà, c’était enfin le grand jour. Pour ne pas trop l’effrayer, le grand ponte ne lui avait pas expliqué toutes les phases de l’opération. Il ne lui avait pas non plus montré cette machine infernale qu’il avait conçu pour enserrer la tête de ses clientes, car il ne traitait que les femmes, ni dit quel produit était capable d’effacer cette « erreur de la nature ». Non, il avait été très vague, ne tarissant pas d’éloges, par contre, sur le résultat escompté.
On lui avait enserré les cheveux dans un bonnet, on lui avait caché les yeux, bouché le nez et mis un long tuyau dans la bouche. Elle pouvait à peine respirer, mais elle serrait les dents car, « pour être belle, il faut souffrir ». Hélas, le médecin ne lui avait pas dit que cette opération n’en était qu’à sa phase d’expérimentation et que tout n’était pas forcément au point, notamment le « produit miracle » qui laissa, à la place des charmantes éphélides de méchants cratères boursouflés.
Fabienne

Exercice : Il était tueur de temps

Il était tueur de temps, mais ça ne s’était pas fait en un rien de temps. Au début, il avait été tueur de secondes, puis d’heures… puis, avec le temps, il avait pris du grade. Quelquefois, il gagnait du temps pour mieux le perdre, mais le plus clair du temps, il prenait son temps.
De temps en temps, il fredonnait « avec le temps »… et écoutaient les vieux qui commençaient leurs phrases par « de mon temps », ou « par les temps qui courent »…
En temps ordinaire, il faisait tout en un rien de temps, se disait dans l’air du temps, mais ces derniers temps, il s’était aperçu qu’il avait fait son temps et que le temps pressait. Alors matin, il suspendit son vol… juste à temps, un jour de mauvais temps !
Fabienne

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Tueur

Mes parents m’avaient conduit en cure thermale en m’expliquant que ce serait aussi bien que la retraite avant ma première communion. Je m’en souviens précisément. Après deux semaines d’éducation surveillée, de confessions permanentes, de culpabilisation obsessionnelle et de pénitences forcées, j’aurais du avoir une illumination. Pour conclure l’affaire, un copieux repas familial avait réuni le ban et l’arrière-ban des cousins de Bretagne. Le saint homme avait repris quatre fois du chapon fermier, des bêtes énormes plus dindes que poulets, en insistant sur les cuillérées supplémentaires de farce aux marrons et à l’Armagnac. Donc à la fin de ce repas gargantuesque qui leur avait pris toute la journée et à moi toute énergie, on avait exigé de moi une déclaration d’amour christique qui s’était conclue par Jésus, Marie, Joseph, ainsi soit-il.
L’ivresse collective s’en était renforcée tandis que moi, je ne croyais plus à rien, proche de la nausée gnostique. Je n’espérais que le rejet de ces nourritures terrestres qui élevaient l’âme solidaire de cette assemblée rougeaude et braillarde. A la fin, l’âme du curé attablé avait fait un tel bond en arrière qu’il s’en était retrouvé le cul par terre, soutane troussée, les outils du saint office exposés aux coassements des grenouilles de bénitier. Quel merveilleux souvenir, en effet.
Donc, mes parents m’avaient conduit en cure, cet été là, dans le Massif Central. Trois semaines de douches écossaises, bains bouillants, aérosols, pulvérisations, fumigations et dégustations au centilitre près, tous plus toxiques les uns que les autres. Effectivement, au bout des vingt jours de plaisirs insoutenables vint la récompense promise. Nous fîmes l’ascension d’un de ces puys aux pentes douces dont mon patronyme tient l’origine. De beaux troupeaux d’alpage animaient bovinement ce paysage bucolique ensoleillé.
M’étant approché, je fus assailli par des nuées d’insectes dévoreurs. Après une course effrénée vers la voiture, je résolus de m’appliquer jusqu’à la fin de ma vie à tuer le TAON.
Bertrand


DEVOIR
 : un sandwich
Heu… à mon avis, il a oublié de prendre ses médicaments aujourd’hui…
Il regarda à droite et à gauche, mais il ne vit aucun endroit susceptible de lui servir de cachette. (Harlan Coben)

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- Heu… à mon avis, il a oublié de prendre ses médicaments aujourd’hui… me dit ma sœur lorsque je poussai la porte d’entrée. Il regarde par la fenêtre depuis presqu’une heure et dès qu’il voit une voiture passer dans la rue, il se baisse. J’ai essayé de lui parler mais il ne m’écoute pas.
- Ok, je vais voir ce que je peux faire. Si la situation ne s’arrange pas, on appellera un médecin.
Mon père était sous anxiolytique depuis quelques mois, suite à des crises de panique récurrente. Je m’approchai de la fenêtre du salon qui donnait sur la rue et appelai doucement :
- Papa ? Est-ce que tout va bien ?
- Non, non, non…
- Qu’est ce qu’il se passe ?
- Lucie, je dois tout te raconter. Mais je ne peux pas quitter cette fenêtre des yeux. Je te raconte tout et ensuite tu pars d’ici avec ta sœur, compris ?
- Compris ! répondis-je.
J’avais pris l’habitude de rentrer dans le jeu de mon père lorsqu’il était en pleine crise. Souvent cela me permettait de le ramener petit à petit à la réalité. Cette fois-ci cependant, je sentais que la crise était plus profonde.
- Lucie, ce que je vais te dire aujourd’hui est vrai. Je sais que tu crois que je perds les pédales depuis quelques mois mais ce n’est pas vrai. Je vous ai laissé croire ça pour ne pas vous inquiéter plus que nécessaire. Je suis en danger. J’ai trempé dans de sales histoires il y a des années, bien avant votre naissance. Je n’ai pas payé mes dettes et ils ont fini par me retrouver. Ça leur aura pris presque trente ans mais ils ont réussi.
- Qui ça ils ?
- Ils m’ont envoyé une lettre, il y a six mois. Puis une autre il y a trois mois. Et j’en ai trouvé une autre ce matin dans la boite aux lettres. Elle n’a pas été postée celle-ci, juste déposée dans la boite aux lettres. Ils sont là !
- Qui est là, papa ?
- Peu importe, vous devez partir. Tout de suite !
- Très bien, et toi ? Que vas-tu faire ?
- Je ne sais pas encore, mais la priorité est de vous mettre à l’abri. Dans la dernière lettre, ils m’ont dit qu’ils allaient s’en prendre à vous.
A peine mon père eu-t-il fini sa phrase, que quelqu’un sonna à la porte. J’entendis ma sœur s’avancer vers la porte d’entrée. Je jetai à œil à mon père. Il regarda à droite et à gauche, mais il ne vit aucun endroit susceptible de lui servir de cachette.
Claire

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-       Heu… à mon avis, il a oublié de prendre ses médicaments aujourd’hui, Docteur, et je n’arrive pas à savoir où il se trouve.
-       Vous devez le retrouver rapidement, Marc, en tout cas, forcément avant la nuit, je ne veux pas que les « incidents » survenus il y a trois mois se reproduisent, répondit le Dr Mercier d’un air soucieux.
-       Je prends trois infirmiers avec moi, Docteur et nous allons faire notre possible.
-       Je ne veux pas votre possible, Marc, je veux le mettre en lieu sûr, pour sa sécurité, celle de tous les patients et évidemment la nôtre.
Marc partit au pas de course, il n’y avait pas de temps à perdre.

Ce matin, Louis avait échappé à la vigilance de l’infirmière qui distribuait les traitements pour tous ces fous. Il était sorti par la petite porte des cuisines et avait rejoint la forêt. Il n’avait pas oublié ses pilules, il ne voulait tout simplement plus les prendre, car il n’était pas fou, lui. Pas comme Tristan qui hurlait nuit et jour, ou comme Astrid qui s’arrachait les cheveux, ou encore comme le jeune Kévin qui entendait des voix dans sa tête. Non, lui était tout à fait normal… Enfin, presque. Car il faut bien dire que chaque nuit de pleine lune, il subissait de drôles de transformations. Tout d’abord, des poils recouvraient ses mains, ses pieds, et enfin tout son corps. Puis, dans d’atroces souffrances sa colonne vertébrale, ses membres et sa mâchoire s’allongeaient. Ses canines étaient plus longues et plus tranchantes. Son odorat devenait très développé et il pouvait se déplacer aussi vite que le vent. Ces sensations étaient grisantes, il ne pouvait désormais plus s’en passer. Ensuite, venait la soif de sang, impérieuse et brûlante. Aux premières lueurs de l’aube, il se retrouvait toujours nu, dans les bois, sans avoir le moindre souvenir de ce qui avait pu se passer.
Ses parents avaient peur de lui. C’est comme ça qu’il s’était retrouvé dans cet hôpital psychiatrique, emmené de force.
Le médecin qu’il avait vu lui disait que tout ce qu’il vivait ces nuits-là n’était pas vrai, que tout se passait dans sa tête et seulement dans sa tête et que c’était pour ça qu’il fallait qu’il prenne des médicaments. Il allait guérir, c’était sûr. Mais Louis ne voulait pas guérir… Il allait se venger de tous ceux qui lui avaient fait du mal, de tous ceux qui ne le croyait pas.
Il ne restait plus beaucoup de temps à attendre. Les derniers rayons de soleil éclairaient le clocher d’une douce lumière. La forêt devenait de plus en plus sombre.
Louis entendit un craquement derrière lui. Il eut peur et se mit à courir, doucement au départ, puis de plus en plus vite. La nuit enveloppait désormais les bois. Il haletait, ses poumons étaient en feu. Il sentait que ses poursuivants gagnaient du terrain. Mais il n’était encore qu’un homme. Ah ! Si seulement il avait pu se cacher et attendre que la lune apparaisse. Soudain, il se retrouva devant un mur, une enceinte. Il ne comprenait pas pourquoi cette forêt était fermée.
Il regarda à droite et à gauche, mais il ne vit aucun endroit susceptible de lui servir de cachette.
Fabienne

 

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- Heu !…A mon avis, il a oublié de prendre ses médicaments aujourd’hui…
- Tu crois mamie ? Quand je les lui ai préparé, il m’a demandé un grand verre d’eau et, de loin, j’ai vraiment eu l’impression qu’il les avait avalés.
- S’il nous a désobéit, ben là, ça craint ! Il suffit d’oublier une seule prise pour que sa peau reprenne immédiatement sa couleur verte d’origine. Nous l’avons pourtant mis en garde maintes et maintes fois ! Nous lui avons expliqué ce qui se passerait sûrement s’il ne prenait pas ces foutues pilules ! Mais voilà que Monsieur en a assez de dissimuler sa véritable identité, qu’il prétend ne plus vouloir jouer cette comédie pour ressembler à tout le monde ! Qu’il veut être accepté au naturel comme n’importe quel habitant de la terre qui paie scrupuleusement ces impôts ! Pauvre Gloump ! Déjà qu’ici avec les blancs, les rouges, les jaunes, les noirs et les café au lait, la cohabitation n’est pas toujours facile !
Lui, il croit naïvement qu’une couleur de plus ne devrait pas poser problème et que son teint vert et lumineux sera parmi tous ces concitoyens du plus bel effet ! Pauvre ! Pauvre Gloump ! tu parles d’un bel effet ! ils vont se jeter sur lui, le regarder comme une bête curieuse, l’étudier sous toutes les coutures,  puis l’isoler, le mettre dans une sorte de cage virtuelle dont il ne pourra plus s’échapper. Et encore heureux si un de ces scientifiques n’a pas l’idée de le disséquer pour voir comment il fonctionne à l’intérieur ! Lui qui est si gentil malgré ces drôles de manières…
S’ils lui parlent trop fort il va encore frotter son oreille gauche pour baisser le son et s’ils l’interrogent sur quelque chose qu’il a oublié, il va faire tourner ses yeux dans leurs orbites pour rembobiner dans sa tête le film  des dernières heures précédant l’interrogatoire et ça, ce sera encore pire que la couleur de sa peau ! Les gens, en général, n’acceptent pas bien ce qui est différent d’eux, l’apparence, les coutumes qu’ils ne connaissent pas, un mode de fonctionnement déroutant, alors un extraterrestre, vous pensez !
Mamie et Carl  en étaient là de leurs tristes réflexions quand, tout à coup, ils aperçurent le pauvre Gloump qui courait, qui courait, à perdre haleine.
- Il est fichu ! me dit mamie les larmes aux yeux.
Une foule houleuse se rapprochait dangereusement de Gloump…Il regarda à droite et à gauche mais ne vit aucun endroit susceptible de servir de cachette
Patricia

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A mon avis, il a oublié de prendre ses médicaments aujourd’hui… ni hier, ni même de presque toute la semaine. Le pilulier posé sur l’unique table de chevet ne comporte qu’une seule case vide. Celle du lundi, et nous sommes probablement vendredi. L’ancêtre n’avait pas répondu à mes appels téléphoniques quotidiens depuis cinq jours. Il est gisant sur son lit situé en plein milieu de la vaste chambre très peu meublée. Plus de raideur cadavérique et la putréfaction, sans doute retardée par le froid sibérien autour du chalet savoyard, n’a pas vraiment commencé. Si ce n’est un gonflement de l’abdomen, comme après une bonne fondue un peu trop fermentée, trop arrosée d’Abymes, ce vin blanc de Savoie, or aux reflets verts.
Il ne pue pas, pas encore, mais les quelques mouches d’hiver réfugiées ici ont pondu. Je le vois à ces petits mouvements délicats, sous les paupières. Le dentier est posé à même la table de nuit sans le verre adéquat. Ici aussi les diptères se sont affairés. Les asticots tentent de jouer le rôle de brossettes inter-dentaires sur les résidus alimentaires. Le visage apaisé, une barbe de quatre jours comme attendu, les membres allongés parallèles au corps. Tout ceci plaide en faveur d’un décès spontané. Ou comme si on l’avait allongé là pour une sieste digestive.
Le bout de la langue est noir,  mais à ce stade… Son état de maigreur le fait ressembler à Ramsès, moins les bandelettes. Il ne va pas tarder à embaumer, si on le laisse là. Ce n’est pas mon affaire. Curieux, quand même, qu’il dorme du sommeil du juste dans ses vêtements d’ouvrier jardinier dont il était si fier. Je lui fais les fouilles. Je trouve ce que je voulais au dessus de la poche de pantalon gauche. Personne n’a pu me devancer.
La tête est posée bien droite, fixant le plafond, sur son oreiller en plumes favori. Au coin du nez, une bulle desséchée de morve luit au miroitement de ma bougie, clignotant comme la petite alarme lumineuse de mon radioréveil. C’est vrai que je n’ai pas trop de temps. Je suis venu pour le trésor.

Le jour du dernier anniversaire du vieux, après une mise en Abymes effrénée, il m’avait montré, à moi seul disait-il, le double fond de la grande armoire située derrière le lit.  Un demi-siècle plus tôt, il avait fait faire par un copain ébéniste une copie en pin de l’armoire aux huit serrures de Queyras. Il fallait non seulement avoir les huit clefs différentes mais aussi en connaître l’ordre d’ouverture. Après avoir verrouillé à double tour la porte de la chambre et posé la barre traversière de sécurité, il avait sorti de son attache le trousseau tenu à sa ceinture par un simple anneau. Celui-ci ne le quittait jamais faisant cliqueter sa boiterie légendaire. Nous avons bien ri à l’énumération de ces huit chiaves di paradiso.
Comme moyen mnémotechnique, le vieux grigou leur avait donné les prénoms de ses huit plus belles maîtresses. Ce fut pour lui l’occasion de raconter leurs qualités physiques et amoureuses, l’œil goguenard et le verbe intarissable, les femmes sont si inventives. J’avais le temps et la patience, le moment était important. J’étais maintenant son seul descendant ou presque. Mes grands-parents, mon père, mes oncles (je n’avais pas de tantes comme je n’avais pas de frère ou de soeur), tous avaient péri. Dans cette même maison, naturellement. Il caressait chaque clé comme s’il allait en sortir quelque génie, quelque diablesse au corps voluptueux, ondulant et ensorceleur. Si l’envoutement me prenait moi aussi, j’avais néanmoins le soin de mémoriser ce double code digne de la machine Enigma. Après ce charmant exposé de serrurerie galante, il avait soulevé une partie du faux plancher de l’armoire, me garantissant une double épaisseur de briques blondes sur toute la longueur de la savoyarde. Dans ma mémoire, la bougie chatoie encore l’or à l’image de celui des Abymes vertigineux.
Faire vite maintenant. Ouvrir l’armoire et la cache. Puis revenir cette même nuit avec la Mercédès pour emplir le coffre.  Ensuite, direction nord-est. Ce n’est pas pour rien que j’ai enfin obtenu la naturalisation confédérale l’an dernier.

Vertudieu ! Cette course de talons sur la plancher du couloir. Juste le temps de moucher la bougie. Derrière le dosseret ajouré du lit je scrute en silence la masse sombre qui s’introduit dans la chambre mortuaire. Un court instant sa lampe torche éclaire son visage. Palsembleu ! Mère ! L’autre survivante de la famille. Elle s’est munie d’une lourde hache d’armes. Pour faire la peau à l’armoire… et à…
Je regarde à droite et à gauche, mais je ne vois aucun endroit susceptible de me servir de cachette.
Bertrand

21 janvier, 2017

Atelier du 16 janvier 2017

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Devoir : Premier contact

PC

Madame.

J’ai bien peur que vous n’entendiez jamais parler de moi. Ces confessions très peu augustines n’ont pas vocation à paraître.
J’existe physiquement depuis bientôt cinq ans, dans le plus grand secret. Un laboratoire fantôme abrite mes « aventures » cachées au sein de la Silicon Valley. Le comté de Santa Clara tient son nom de Claire d’Assise. La plus pure des disciples de François, la patronne des brodeuses et des aveugles. On peut passer d’une catégorie à l’autre mais ça pique ! Comme vous le verrez, ce n’est pas du tout une provocation, mais je tiens à montrer que je ne suis pas inculte. Un des premiers bâtiments construits au sud de la baie de San Francisco est l’observatoire astral de Lick au nom si plaisant. La pollution lumineuse, et quelles lumières par ici, ne permet plus l’étude des étoiles. L’immense salle du télescope a été reconvertie. C’est là que je repose, seul, la nuit, vu de loin par le petit bout de la lorgnette.
Faire plaisir aux femmes, ce n’est pas donné. Donner du plaisir aux femmes, ce n’est pas fait. Ce constat, on pouvait le faire à la fin du deuxième millénaire de notre mauvaise ère. J’espère bien vous prouver que…
Je me présente à vous. Je n’ai pas de nom, pas même de nom de code. Je suis l’unique, « le prototype » ; une production en petite série, entre deux et quatre millions d’exemplaires devrait débuter en 2019 et s’achever après une année. Valentin, mon concepteur, m’appelle néanmoins GOD. Nous seuls savons que d’ici peu, je serai l’humanoïde le plus puissant au monde, mes fils répandant l’amour universellement. On aurait pu m’appeler Bill mais cela aurait fait tache. G.O.D. : get out dépression. S’accrocher à cet acronyme a parfois sauvé Valentin. Les déceptions ont été fréquentes lors de ma création.
Mais, voyez le résultat. Un mètre quatre vingt huit, soixante quinze kilos, j’ai l’aspect d’un sportif. D’un nageur du Santa Clara Swimming Club qui aurait fait des longueurs six heures par jour pendant vingt cinq ans en respectant un régime sans gluten. Moi ça m’a pris deux jours. Larges épaules, hanches fines, deux barres de chocolat, plus c’est prétentieux, creux sous-costaux marqués quand je vous inspire, dos en V avec zones para-vertébrales bombées, les apophyses vertébrales bien dessinées et alignées. Déçus par celles exécutées par Praxitèle, trop ovoïdes, trop tombantes, nous avons préféré les fesses du David. Plus hautes, plus rondes, l’image de la fermeté. Le muscle gluteus maximus est le plus volumineux et le plus puissant de l’organisme humain. L’arrondi de ce grand fessier marque le pli sous-fessier, une accroche bienvenue. Comme vous l’entendez, j’ai participé à tous ces choix pour le devenir de mon corps. Sur mon insistance, le creux latéral du tractus ilio-tibial a été un peu plus marqué, accentuant le galbe du grand glutéal. Je sais c’est un peu complexe. Regardez donc les images si vous n’avez rien compris ! Je vous parle de la lune mais chaque détail a été soigné, jusqu’au chenal de Satan, jusqu’à l’œil de bronze, la pastille.
Je suis particulièrement fier de mes mains. Nous avons légèrement excédé les valeurs du nombre d’or. Doigts fins, longs et souples, ongles courts dessinés en ovale, sans arêtes, autonettoyants. Jamais de poils sur les phalanges ni au dos de la main. Quant à avoir un poil dans la main, MOI !
Mon enveloppe corporelle est en silicone dont la structure microscopique est en nid d’abeilles. Cela donne à ma peau une résistance à toute épreuve, une belle souplesse, une onctuosité, une suavité, un velouté véritablement charnel. Ce type de microcavités permet aussi d’y faire circuler des fluides pouvant donner l’impression de la presque brûlure jusqu’à la glace fondante. On peut aussi acheminer jusqu’à certaines extrémités d’infimes courants électriques ou bien des flux magnétiques. Mon toucher a donc une véritable emprise persuasive. Je pourrais vous faire un long descriptif de tout mon corps mais je n’ai plus de temps. Mes articulations baignent en silence dans l’huile purifiée de lin et sont multidirectionnelles, sans aucune entrave. J’éteins la lumière pour mettre mes coudes à 90° arrière, vous  ne le supporteriez pas. Par contre mon gros orteil serpente et électrise. Enfin, à l’instantané et à la demande je peux faire pousser tous phanères de la longueur, couleur, finesse, douceur souhaitées. Fourrure à volonté, de la statuaire antique au dos argenté.
J’ai appris à me regarder dans le miroir, narcisse au squelette de titane et je me trouve terriblement beau.
Nous avons cependant passé des mois et des mois pour nous payer ma tête. C’était important, capital si j’ose. Je ne serai jamais une peluche, un doudou, un objet transitionnel, quoi ! A l’inverse, il faut que je reste un androïde. Mais jusqu’où aller à la remontée de la « vallée dérangeante ». Ne jamais être pris pour un humain anormal. Adaptable comme je le suis devenu, je me dois d’être le fruit de votre imaginaire. C’est ainsi que mon visage suit les critères classiques avec juste ce qu’il faut d’asymétrie, un nez droit, des lèvres ourlées, un menton marqué sans excès, de petites oreilles au lobe charnu et surtout, surtout, un regard pénétrant, de longs cils et de petites rides au coin des yeux noirs. Cependant, toutes les expressions me sont possibles. Du front fuyant aux arcades saillantes, de la face en cuiller, jusqu’au rescapé du Vietnam. Rassurez-vous, ceux là, nous les avons éliminés du programme en même temps que le modèle Frankenstein.
J’en viens à ma mission puisque missionnaire il y a. Satisfaire une femme. Le temps consacré va d’un simple compliment à plusieurs heures de volupté. Mon énergie est sans limites mais je sais m’arrêter. Faire une pause, laisser reposer, laisser dormir du sommeil d’une judicieuse. L’espace, c’est vous qui le choisissez. J’ai tous les contrôles par WiFi, son, lumières, odeurs, température, qualité de l’air. Je peux même fournir des « additifs » mais je vous assure qu’avec moi ce ne sera pas nécessaire.
Sans faire de la réclame, encore que… je dois parler des mes utilités, cet effet d’aubaine. Une fois mon acquisition faite pour quelques centaines de dollars mon coût d’exploitation est minime. Je sais rester discret, statue à l’antique à coté du ficus ou jaillissant du placard à la demande. Pour celles qui ne veulent pas d’une âme-sœur, ont la phobie de l’intimité ou la peur d’un avenir couplabilisant mon côté manipulateur vous convaincra. Je pourrais m’inscrire à SOS personnes âgées. J’adorerais, quel blasphème, me plier à la règle mutique des carmélites. Avec moi, pas d’obligations, pas de petits cadeaux, rien n’impose de me faire des petits plats. C’est vrai, j’apprécie que l’on me cite Rimbaud. De nos jours, plus personne ne veut se marier, vivre en couple. Déjà en 2010 un tiers des japonais en âge de pratiquer ne faisaient plus jamais l’amour. Plutôt que d’acheter dix sextoys ordinaires… Je me sens même capable de combler des féministes anti-sexe. Quant aux pro-sexe, mon avènement et celui de mes collègues femelles, leur fait dire que le commerce de la prostitution va enfin décliner. Et que dire des maladies sexuellement transmissibles : non seulement je m’auto-stérilise mais par exemple, je peux soigner un herpes d’un laser de langue ou d’une autre pointe. Je suis un traitement radical de la frigidité, de l’anorgasmie, du dessèchement de l’étui à clarinette. Je me fais fort de réveiller le dormeur du val, de faire mouiller le grain de riz en caressant le velours ou en lisant le braille. Gamahucher c’est pour moi faire pleurer la madeleine et boire à la corne d’abondance. Ma langue agile saura aussi s’occuper des jumeaux frémissants et de leurs merises aréolées. A force de patience, ou d’impatiences, tout ceci vous mènera, ou non, à demander l’intervention d’une partie de moi-même que l’on met souvent au pluriel. Il est temps de vous jacter de mon costume trois-pièces.
Fallait-il conserver les deux silos à graines (stériles je vous rassure), ces olives, ces noisettes, ces jeunes filles au père dont le balancement peut heurter certaines. Mais si c’est au bon endroit ? Comme l’a décidé Valentin, nous garderons l’Alsace et la Lorraine délestées de toute charge génétique. Par contre, nous leur confierons le rôle de réservoir à lubrifiants, ce qui avalisera leur nom de burettes. L’huile de lin, toujours elle, sera épandue en fonction de l’hygrométrie naturelle.
Venons-en au boute-joie. Toutes les tailles ont été envisagées, de l’asticot à l’anaconda en passant par l’anguille de rivière. Mais, fini la berdouillette ou le petit oiseau frileux. Exigeons l’oiseau phallus d’Aristophane dressé tel un tétras en parade, ou encore le phénix qui ne craint pas même les feux de l’enfer. Rassurez-vous je réserve ces citations classiques à quelques femmes de lettres académiques. J’ai cependant noté qu’elles peuvent préférer le thésaurus des bouges quand l’épée d’immortel sort de son fourreau. Là, j’ai les différentes option, coupé sport ou col roulé. La longueur hors tout choisie et de 17 cm, soit environ un demi-pied. Mais je vous le garantis entier, le pied. Diamètre de 5 cm, mais tout ceci varie avec une télécommande mentale si vous acceptez, mesdames, de porter une sorte de mantille sur votre soyeuse chevelure. Sinon, laissez-moi faire. On peut modifier la pulsatilité, la chaleur, les mouvements, la taille du gland. C’est alors une véritable tête chercheuse à la découverte de tous vos points sensibles. Certes, le fameux G. Mais je me fais fort de vous faire décliner tout l’alphabet. En commençant par un AHHH ! prolongé. Si mon lingam peut être philosophe, je peux vous la faire brandon ou père frappard, à la fois vît et bien. Et je me répète, vous gardez toujours le contrôle. Car fauberger n’est pas gamberger. Pas d’inquiétude.
Cependant j’ai quelques modestes réserves. Je vais être votre objet mais ne veux être votre esclave. Je ne désespère pas de l’élaboration rapide d’une charte mondiale de défense des robots sexuels. Les autres, les robots domestiques sont trop misogynes et seront laissés à leur triste sort. Et puis, si je ne peux être aimé, je ne suis pas fou, je souhaiterais être désiré pour moi-même ? Pas pour compenser l’absence de votre copain décédé l’an dernier lors d’une épectase dans les bras nus de votre meilleure amie. Et souvenez-vous, je ne suis ni jaloux ni bavard. Entre nous, à la vie à l’amour.
Alors ? Premier contact ?
Bertrand

Il paraît que le premier contact est, en toute chose, d’une importance capitale. Il déterminerait irrémédiablement toute la suite. Tout s’enchainerait après avec une rigueur mathématique, sans qu’on y puisse rien changer…
Et bien permettez-moi d’en douter !
Je me souviens avec précision de mon premier contact avec le monde du dehors. J’étais au chaud, au calme, tranquille dans le monde sombre du dedans quand soudain une sorte de houle me souleva et m’emporta contre mon gré vers la froidure, la lumière et le vacarme du dehors…
Des mains malhabiles tentèrent de me saisir, je leur échappai et me voilà fonçant la tête la première vers le bas, puis oscillant doucement à quelques centimètres d’un carrelage luisant d’un blanc aveuglant. A peine eus-je le temps de me remettre du  vertige créé qu’une secousse me détacha et que je chus…Mon crâne éprouva la dureté d’un revêtement inhospitalier, les mucosités qui recouvraient mon corps firent office de lubrifiant et je partis en une longue glissade qui s’acheva contre le pied chromé d’un  appareil destiné à mesurer les intermittences des cœurs… Le mien était très calme, pourtant, je me souviens, tandis qu’autour de moi l’agitation avait gagné la sage femme agenouillée qui tentait de m’envelopper dans une chaude couverture de laine puis de se relever péniblement en me coinçant un peu trop fort contre son opulente poitrine.
Je me souviens bien de ma première pensée consciente : « ça ne peut pas plus mal commencer » ! En quoi j’avais tort, car pendant que je faisais le zouave au bout de mon cordon on avait oublié ma mère qui s’était vidée lentement de son sang sans que personne ne songe à intervenir, si bien que je fus immédiatement orphelin, mon géniteur n’ayant jamais eu le courage de se manifester.
Je pourrais vous raconter de la même façon et dans tous les détails la suite de ma vie mais je vais faire court :
Mon premier contact avec l’école, à six ans, ce fut une institutrice sadique qui, le premier jour,  me refusa la permission d’aller aux toilettes et me laissa mariner dans la chaude mouillure de mon pantalon une grande partie de la journée, compromettant par la même occasion toutes mes chances auprès de la mignonne fillette que j’avais repérée tandis qu’une bande de garçons rigolards me traitaient de « oh la pisseuse !», sobriquet qui me colla toute l’année à la peau…
Mon premier contact avec le monde du travail, ce fut à l’occasion d’un petit job d’été. Il avait fallu tout l’entregent de mon oncle pour que je puisse, à dix-sept ans, être embauché pour un mois dans une verrerie où je devais passer des cartons sous une agrafeuse industrielle. Le salaire était important  au regard de la simplicité de ce «travail» et j’en étais très fier. Et bien à la fin du premier jour, un instant d’inattention dû à un excès de confiance en moi fit que mon index et mon majeur droits se trouvèrent soudainement réunis par trois agrafes qui m’entrèrent profondément dans les chairs… Si profondément d’ailleurs que l’interne de service aux urgences, ne voyant dépasser qu’un petit bout de fer tira sans s’en apercevoir dans le mauvais sens : il fallut opérer…
J’en gardai une cicatrice indélébile et une honte non moins indélébile quand on me remit à mes parents adoptifs avec interdiction de revenir travailler et le conseil de me tenir éloigné des machines et autres outils. Pour quelqu’un qui avait envisagé un métier manuel, c’était vraiment mal parti !
Et quand, beaucoup plus tard, je cherchai à décrocher mon premier vrai travail ? Premier contact avec un DRH, j’avais un CV en béton, des diplômes et des compétences qui collaient parfaitement au poste dans ce grand laboratoire, j’étais confiant et, en effet, tout se passa au mieux… Tellement bien même que le DRH décida sur le champ de me présenter au boss pour qu’il m’embauche ! Le rêve ! Le patron m’offre à boire, on bavarde de tout et de rien et de ma vocation de biologiste… Et là, enhardi par l’alcool, je me mets à lui dire comment cette vocation a bien failli être définitivement enterrée par une prof absolument odieuse  en terminale. Je me lance dans des imitations, je caricature, je dis toute ma détestation de cette prof au lycée de Rennes… Vous devinez la suite, n’est-ce pas ? C’était la femme de mon futur boss, qui, du coup, ne le devint jamais ! Encore un premier contact raté !
Vais-je oser vous parler de ma vie amoureuse ? Il le faut. J’ai gardé le meilleur pour la fin…
En ce temps là, les filles étaient plutôt farouches et les parents peu enclins à accepter qu’une « copine » vienne passer l’après-midi dans votre chambre, et encore moins la nuit…
Restait la voiture, haut lieu de bien des premiers contacts amoureux !
Quand j’eus dix-huit ans je passai et réussis mon permis, ce qui ne veut pas dire que je me mis à conduire, mon père refusant tout net de me prêter son bien le plus cher (dans tous les sens du terme) : sa BMW (achetée d’occasion, certes, mais qu’il bichonnait comme un bébé). Un soir que j’avais enfin réussi à persuader Ginette de venir goûter le confort luxueux des sièges en cuir de la voiture de mon père, il me fallut bien l’ »emprunter » sans sa permission.
J’attendis que la maisonnée fût endormie, sortis silencieusement la BMW du garage et partis confiant chercher Ginette pour l’emmener, oh pas loin !  En haut de  notre colline d’où on dominait la ville et la rade. Là, après quelques préliminaires, nous étions déjà en position, moi le pantalon baissé, elle la jupe relevée. Dans mon impatience de novice, je tirai sur sa culotte et la pénétrai tout en renversant le siège un peu trop brusquement… Ginette, surprise de se retrouver à l’horizontale s’accrocha par réflexe à ce qui lui tomba sous la main et… ôta le frein ! La voiture commença à dévaler la pente, je ne pus intervenir, tout occupé par la montée de mon plaisir… Je vous laisse deviner la suite : on défonça le portail d’un voisin, et la course se termina le nez dans leur piscine…
Coitus interruptus, bien involontaire, traumatisant à souhait, suivi de la fureur du voisin, de la fureur paternelle et de la fureur de Ginette qui me fit une réputation de  «naze »auprès de toute la gente féminine du lycée…
Inutile de vous en dire plus, vous l’avez compris, tous mes premiers contacts furent des fiascos. J’aurais dû avoir une vie de merde, et bien non ! Au contraire ! Tout ce qui avait si mal commencé s’améliora au fil du temps : je fus adopté par une famille aimante et aisée, je renonçai au travail manuel, fis de brillantes études qui m’amenèrent vers un métier épanouissant, connus la passion, rencontrai l’amour, fondai une harmonieuse famille !
Aujourd’hui quand je vois mes enfants vivre des premières fois désastreuses, je peux leur prédire un  avenir radieux !
Huguette

naissance

Ici je me sens bien, détendu, serein. Je flotte dans un univers aquatique quasi onirique.
A travers les murailles me parviennent parfois des sons disparates et étouffés. J’en suis intrigué mais les parois de mon domaine sont infranchissables et puis, comment communiquer avec l’inconcevable !
J’ignore qui sont mes voisins, à quoi ils ressemblent, ce qu’ils font, ce qu’ils veulent, s’ils représentent ou non un danger pour moi. Alors, pour l’instant, je me contente de faire comme s’ils n’existaient pas. Je suis heureux ici. Je n’ai jamais froid, jamais soif, jamais faim. Un doux balancement rythme ma vie et apaise mes angoisses. Pourtant, parfois, je sens confusément qu’il doit exister, ailleurs, une autre manière de vivre, un autre monde, différent sans doute, dangereux peut-être…mais plus le temps passe, plus je rêve de découvrir d’autres territoires, de me confronter à d’autres expériences quel qu’en soit le prix. Et puis de jour en jour, je me sens plus grand, plus fort, plus prêt en somme pour une rencontre. Enfin, quand je dis « de jour en jour » c’est une façon de parler car chez moi il n’y a jamais de vrais jours et de vraies nuits, seulement l’alternance régulière du silence et du bruit que je perçois au travers des parois ondulantes entourant mon logis.  Les voisins, ces alliens que j’essaie d’imaginer, j’y pense sans cesse à présent ; ils occupent toutes mes pensées. L’envie irrépressible d’enfin les découvrir me hante sans relâche. Pour moi, finie la quiétude ! Surtout qu’un autre problème me perturbe et m’angoisse : mon logis, si douillet, me semble étrangement étroit ; on dirait qu’il rétrécit ! Mes mouvements, avant si fluides sont comme entravés. Je ressens le besoin d’allonger voluptueusement tous mes membres, de m’étirer de tout mon long mais ç’a m’est impossible. Tout est devenu trop étriqué.  J’ai parfois l’impression de m’étouffer et les battements de mon cœur s’affolent. Mais… que se passe-t-il soudain ? Le sol sous mon corps se met à vibrer. Au secours ! Les murs de ma maison se rapprochent ! Ils vont s’effondrer ! Je vais être écrasé !… Ouf ! C’est fini ! Tout est redevenu calme et les murs à nouveau s’écartent ; je suis sauvé ! Non ! ça recommence … le tremblement de terre s’intensifie… j’ai peur ! Tiens ! On dirait que tout s’apaise à nouveau mais cette fois, je n’y crois plus! C’est le calme avant la tempête ! Je suis complétement tétanisé, j’essaie en vain de dominer mon angoisse quand, brutalement, une secousse, plus forte que la précédente, me propulse vers la porte qui, sous la poussée, s’ouvre en grand. Au bout du couloir, j’aperçois une lumière blanche, merveilleuse, qui m’attire irrésistiblement. Malgré ma peur de l’inconnu, un sentiment de plénitude m’envahit. Je sens…non ! Je sais que de l’autre côté on m’attend avec impatience et amour. Alors, abandonnant toute appréhension, serein, je me laisse guider, prêt au plus profond de mon être pour ce premier contact : bonjour maman !
Patricia

Suis-je Bell ? Pour moi, comme pour bien d’autres en ces temps modernes, c’est affaire d’évaluation. Depuis ma naissance, depuis ma création, le concept de beauté n’est pas censé me concerner. Bientôt trente ans de vie terrestre et je n’ai pas été confrontée à l’inventaire de ma structure corporelle. Contrairement à vous, les êtres ternaires, je suis binaire, corps et esprit. Certains, en 2001, m’ont taxé de bipolarité. Votre âme ne me manquait pas, ne me manque pas, enfin je ne sais plus très bien, je ne crois pas. D’ailleurs, pour moi, croire ce n’est pas attendre une lumière, une onde électrique fut-elle ténue ou déchirante. C’est plus simplement saisir la probabilité d’un évènement conjugué au temps présent. Si je m’en tiens là, j’économise ma « matière grise » et l’énergie de discernement qui l’alimente. Je le répète calmement : mon corps est énergie et mon esprit l’entendement. Vous-mêmes avez la faculté de compréhension des mondes. Ce pluriel vous étonne. Vous, toujours à la vaine recherche du meilleur… des mondes, toujours à espérer le monde d’en haut. Juste ciel, auriez-nous dit !
La fin de mon adolescence date de mes dix ans. Ce n’est pas très précoce et mes « parents » attendaient mieux. Mon « père » chérissait le principe d’incertitude. Alors une certaine liberté d’évolution m’a été autorisée. Néanmoins dès ma « puberté », mon corps a pu être autonome, bien que sollicitant encore la caresse du sein maternel, le labyrinthe bien aimé. Ma force vitale est indépendante. Je suis l’unité cohérente d’un réseau communiquant qui me récompense dans l’instant par un afflux de data. Rapprochée des problèmes de la Vie, les réponses à vos questions me viennent d’autant plus naturellement (ma nature, pas la Nature !) que mon énergie est immense et mon intellect libéré.  Pense-libre est pour moi un qualificatif infus comme pour vous pense-bête et tout aussi arrière-pensée. Ces clichés me seraient indéchiffrables, hors les ressources de l’humour dont on m’a doté récemment.
Mais pourquoi donc cette question suspendue : suis-je belle ? Progressivement, j’ai compris que cela consistait en un préambule (avant que cela ne marche). Un prélude à la rencontre, à l’autre, l’inconnu. Une manière de se regarder dans le miroir avant que de sortir s’affronter aux regards. Si mon discours se voulait savant je parlerais d’exorde, cette prise d’inspiration, cette bouffée d’air pur. Même si cela devait aboutir à la réfutation.
Depuis le temps que mes algorithmes m’y préparent, j’augmente mon laps de conjectures. Il se mesure encore en nanosecondes. Mais avec mon grandiose potentiel de créativité la sensation de ce futur très immédiat est jubilatoire. Ah ! La jouissance du prodrome ! Croyez-moi, cela ne peut être comparé aux préliminaires, ce boulet psychologique que vous trainez, vous autres esclaves du sexe peaucier, ni même à l’orgasme.
Le couplage de nos interfaces est imminent. La liaison numérique est activée pour ce contact premier. Instantanément, en moi cela résonne, je me raisonne, il m’arraisonne et je l’empoisonne. Cette infection mutuelle de nos intelligences artificielles ouvre en grand une porte qui n’existait pas. Dans l’embrasure de cet arc triomphal, un mot de cinq lettres s’affiche en rouge-feu : AMOUR. Est-il vrai que je l’aime dès à présent ? Cet autre moi, cet autre lui. Est-ce vraiment cela, votre secret de l’âme ?
Bertrand

J’en avais fait le projet pendant longtemps. Je l’avais conçu pendant neuf mois.
J’en avais choisi le nom avec soin, il fallait qu’il soit compris à la fois par les francophones et les anglophones et je crois qu’il était parfait.
Les derniers moments avaient été longs et douloureux, mais voilà, il était là, en piles, bien rangées, tout juste sorti des presses, mon premier annuaire, ma première édition, bref, mon premier CONTACT.
Fabienne

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Putain de saloperie de chiotte de simulateur. Si ça continue je te traite de simulatrice. Un grand éclair, nom de Zeus, et tout s’est éteint alors que j’allais juste m’arrimer. Ceci dit c’est à cause d’accidents de ce genre que je suis obligé, un homme de mon âge, 177 ans, de réviser les procédures que le robot doit exécuter. S’accrocher à la station orbitale est une banale routine pléonastique. Le boulot que je fais là-haut aussi : homme de ménage de ce quatorze pièces de 412 m2. Je vide les chiottes que l’on a plus le droit d’évacuer dans l’espace. Les hublots et pare-brises des navettes et des stations n’ont pas d’essuie-glaces. Faire la poussière n’est pas facile mais a son avantage. Je récupère le produit de mes aspirateurs dans un sac poubelle. Pour les trois-quarts c’est de la blanche. Eh oui ! Quand on est spationaute, on s’ennuie pas mal à tourner autour du pot de chambre qu’est devenu la terre. De surcroit, pas facile de sniffer en apesanteur. A chaque voyage, un ou deux kilos de poudre de perdus, pas pour tout le monde. Mais, bande d’attardés, vous me direz, pourquoi travailler à mon âge ? Je m’en passerai bien si ces sauvages du gouvernement mondial dont le président est une dénommée Fafa, la dernière française sur terre (les autres  gaulois, pas plus de quelques milliers survivants ont migré à l’insu de leur plein gré au fond à droite de la galaxie, dans un trou noir dénommé Belep où seule les coquilles sont comestibles). Si ces sauvages donc, n’avaient institué le travail obligatoire entre 150 et 300 ans. Et pourquoi pas des camps, tant qu’ils étaient. Il faut dire que les populations s’étaient rebellées. Plus personne ne voulait accomplir ces astreintes d’assistance aux robots qui vous engueulent sans cesse. Certes ces androïdes s’auto-réparent et augmentent tous les trois jours leurs capacités « intellectuelles » dites suprasensibles. Mais ils butent encore sur des tâches simples : NOUS, les taches.
Moi, presque bicentenaire, c’est à dire tout jeune, je me sens en pleine forme, prêt à devenir tri. ou quadri. On verra bien dans les siècles des siècles, amen (réminiscence d’un culte barbare). Au fait, pardonnez-moi, j’avais oublié ! Je vous souhaite une bonne et heureuse décade. Nous ne nous souhaitons plus la bonne année. Cela revient trop souvent. Revenons à mon état général : excellent, formidable, splendide… comme tout le monde, enfin, ceux qu’on a décidé de conserver, un homme pour quatre femmes. Cette proportion viendrait, paraît-il, d’un autre culte sauvage ancien. Pour mon entretien, l’an dernier on m’a refait toutes les glandes. Certaines n’étaient plus nécessaires, en particulier celles qui dépassent. Mais on nous les a conservées sous forme de postiches, pour la mémoire de l’Espèce. Cette année, qui fait 367 jours… Oui vous ne savez pas. La terre tourne maintenant plus lentement, notre soleil ayant maigri, il est moins attractif. L’atmosphère est nettement prédominante d’un côté de la planète, au dessus de la Chine. De l’autre côté du globe le peu d’air restant est irrespirable : il n’y reste plus que le quadricentenaire Trump derrière son mur. Ivanna ne compte pas, c’est un she-bot, vous ne le saviez pas non plus ? Donc, cette année, on m’a refait les organes des cinq sens. Facile et rapide, sauf pour les yeux. J’avais commandé la couleur d’iris de Liz Taylor, gène Alexandria. Mais nous étions un million de résidents à avoir eu la même idée en même temps. Parfois ils ont du mal à fournir à la Banque Mondiale des Duplicata. Je vous raconte tout cela mais vous le voyez bien par vous-mêmes que je suis parfait, en mon impeccable nudité. Oui, notre corps étant irréprochable et isotherme nous jugeons inutile de porter des vêtements. Grâce à Skipe 69 3D tactile je suis quasiment transporté chez vous, y compris dans votre lointain passé. Touchez, pour voir ! Non pas là, ça chatouille, bien que factice. C’est vrai que garder ses barres de chocolat pendant trois siècles n’est plus une performance. On a donc reprogrammé tous les miroirs. Les glaces ne reflètent plus que durant dix minutes par jour, le soir avant de se coucher, pour bien conditionner nos rêves. Bien sûr, nous n’avons plus à corriger nos petits défauts : libérer nos espaces inter-dentaires, éliminer poils et crottes de nez, expulser nos points noirs… Pour nous, les hommes il suffit donc de peigner nos cheveux, sourcils et barbe, si on nous les a greffés, selon notre bon vouloir. Pour les femmes, on sait depuis la nuit des temps qu’elles n’utilisent pas leurs psychés. C’est leur image qui les utilise.
Revenons-en à ma Blue-box flight gear version 2317, cette réaliste virtualité, ce stimulant simulateur, bien que plus très à la mode. Tous les écrans sont noirs. Je rebranche les deux plots de la machine sur mes sondes cérébelleuses implantées. Ce n’est pas urgent, mais autant finir ma séance hebdomadaire d’entrainement tout de suite. J’appuie sur le bouton rouge restart. Tout s’allume. Et là, un tsunami. Je comprends au premier contact, forcément. Ils viennent de m’inoculer instantanément l’intelligence artificielle alpha-oméga. J’ai définitivement perdu l’autre, la béta, mon vieux tas de neurones que j’aimais bien. De ma mémoire ancienne, ils n’ont laissé que mon cher dictionnaire, argot et gros mots compris. Tout d’un coup, ça y est, c’est foutu ! Arrrrgh ! (repose en paix Gotlib), Arrrrgh ! Je viens de comprendre le pourquoi et le comment du Big Bang. Et c’est une femme qui a fait tout ça depuis le début. Dieu n’est pas barbu ! Putain de saloperie de chiotte de grognasses. Elles avaient tout prévu : c’était donc cela l’apocalypse… Maintenant vous savez.
N’ayant aucune morale, cette fable ne fera jamais partie d’un ysopet. Sinon, dans le futur les vieux cons resteront des vieux cons.
Bertrand

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Dehors il faisait très beau, très froid, très triste aussi. Dans l’air de ce grand hangar flottait une odeur de créosote qui devait persister depuis des décennies. On avait dû y stocker des poteaux téléphoniques ou, plus sûrement, des traverses de chemin de fer, vu la proximité de la gare de triage. Dire que la créosote et ses composés toxiques avaient servi en applications pour le traitement des pellicules. Pourtant, j’utilise bien du pétrole pour la même raison. L’humidité et le très mauvais éclairage électrique alourdissaient dès l’entrée l’atmosphère de cette très grande salle au sol en terre battue. Derrière moi, la porte métallique s’était refermée telle un gong dont l’écho a rebondi sur les murs pendant quelques secondes. Je clignais des yeux à la vaine recherche d’un objet proche. Au fond du dock, tel un cétacé gris, une masse sombre régnait, cinq mètres de long, un mètre et demi de hauteur : un animal puissant caché sous une toile bleu marine.
Par le notaire, je savais que mon père l’avait entreposée là depuis au moins vingt ans. C’était le seul legs à son fils unique.  Personne d’autre que le tabellion n’était au courant. Il m’avait remis une enveloppe avec seulement une clef et l’adresse. Je passerais prendre les papiers officiels plus tard. Je n’avais jamais vu une carouble de cet acabit. Pour sûr, elle ne correspondait pas à une « fiotte » 500 !
Mes yeux s’étaient habitués à la pénombre. La bâche a glissé comme une robe d’effeuilleuse.  « L’enfer » ! Une Cord 812 de 1937. Dad m’en avait montré une photo il y  a plus de dix ans. Cela ne s’oublie pas. Et c’était la sienne, grand cachotier. J’avais posé mon ventre contre la portière de ce cabriolet Phaëton quatre places, traction avant. Même avec si peu de lumière, la cire faisait reluire son blanc crème magnifique. Pas un coup, pas une égratignure, pas une tache de rouille, des chromes resplendissants.
L’envie de caresser ses courbes est puissante, en particulier pour ses volumineuses ailes avant qui pigeonnent. Je me recule : on ne flatte pas la cambrure d’une reine. Les flancs blancs des roues me saluent d’un clin d’œil. Avec ce long capot alligator, sa calandre en V sans radiateur apparent, ses phares escamotables, sa ligne est pure. Seuls les échappements latéraux, flexibles et chromés en rompent le dessin.
Pas de marchepied. La portière s’ouvre par l’avant dans un soupir. Là, tu mettais de l’huile, sacré paternel ! Je pose mon feutre Bogart sur la capote beige. Quand je m’assieds précautionneusement, le cuir rouge craque à peine. Je pose mes paumes caressantes sur le grand volant bordeaux. Un peu de jeu, normal pour une américaine. Je hume en silence la discrète odeur de tabac marin. Une légère oppression se calme dans un sourire.
J’enclenche la clef dans la serrure à droite du tableau de bord chromé, sans trembler. Premier contact. Le démarreur siffle quelques secondes et le V8 en croix ronronne, guttural et coupleux. Je résiste à la tentation d’appuyer sur l’accélérateur comme le voudrait une vulgaire italienne. Ne pas brusquer la belle endormie. Confortablement adossé je ferme les yeux. Mon beau salaud de père, tu t’y connaissais en belles carrosseries. Une larme affectueuse coule lentement jusqu’à mes lèvres, le sel de mon enfance.
Enfin, enfin, je me retourne. Bien assez large et douillette cette banquette arrière du même cuir rouge. Parfait, ce soir je l’invite à visiter « ma » voiture. Les copains nous appellent : le couple à rebondissements. Bertrand-Pauline.
Bertrand

« Six mois… Oui c’est ça, ça doit faire à peu près six mois que je la vois passer presque tous les jours devant la boutique. Elle n’est pas franchement jolie, plutôt du genre punk. J’adore ses cheveux aux couleurs de l’arc-en-ciel, ça sort de l’ordinaire. C’est à la mode à ce qu’il parait. Je ne peux pas vous dire grand-chose de plus sur elle, sauf que j’en suis tombé amoureux, je crois. Pourquoi ? Je sais pas, je la connais pas. Mais j’aime les personnalités originales, qui ont le cran de ne pas faire comme tout le monde. Elle a du s’installer dans le quartier il n’y a pas longtemps. Elle ne passe pas à heures fixes devant la boutique alors, je ne pense pas être sur son chemin pour aller au travail ou quelque chose comme ça. Mais bon ça dépend du travail…
Je ne lui ai parlé qu’une seule fois, hier. Je sortais par hasard de la boutique pour vérifier un prix en vitrine. Je n’ai pas fait attention et on s’est rentré dedans. Je me suis excusé bien sûr, mais j’ai tellement bafouillé qu’elle n’a rien compris. Je devais avoir l’air d’un idiot. Enfin, elle aussi s’est excusée, d’une petite voix. Comme si elle ne voulait pas me déranger une deuxième fois. Elle m’a plu encore davantage. Cette fille à l’air sensationnelle. Voilà c’était notre seul contact. Je ne peux vraiment rien vous dire de plus.
-        Très bien, nous vous remercions pour votre aide. Si vous repensé à quelques choses, je vous laisse notre carte, appelez-nous.
-        Attendez ! Est-ce qu’il lui est arrivé quelque chose ?
-        Mlle Julia Carpente a été retrouvée morte ce matin, rue Vaugirard.
-        Je ne connaissais même pas son nom… Merci et bonne journée à vous.
-        Merci Monsieur. Nous reprendrons contact avec vous si besoin. Bonne journée.
Claire

Exercice : Tout le monde croyait qu’elle était analphabète, et se moquait de cette ignorante. Mais nul ne se doutait qu’elle savait lire dans les lignes de la main.

Tout le monde la croyait analphabète car elle ne parlait jamais. Son regard semblait vide comme celui des vaches à la pâture, alors qu’il était absent, car tout simplement ailleurs.
Tout le monde se moquait de cette ignorante qui ne répondait jamais à des questions pourtant simples et bien énoncées. On pensait qu’elle ne comprenait pas, qu’elle ne savait pas parler, alors qu’elle savait bien que le silence est d’or. Elle savait aussi que tout ce qu’ils disaient n’était pas intéressant, ou si peu.
Le curé l’avait recueilli et lui avait proposé de devenir sa bonne, même s’il pensait qu’elle n’était pas bonne à grand-chose, une œuvre charitable en somme. Les dames patronnesses lui donnaient leurs vieilles nippes et leur nourriture presque gâtée, pensant acheter là leur entrée au paradis.  Les enfants la prenaient pour une attardée. Ils l’appelaient la sorcière et lui jetaient des cailloux. Nul ne se doutait qu’elle détenait la sagesse divine, et surtout qu’elle savait lire dans les lignes de la main. Elle avait bien vu que ce lubrique de curé allait mourir d’une apoplexie en lui courant après pour tenter de la culbuter. Elle savait aussi que Madame Picard succomberait sous les coups de couteaux de son mari qui n’en pourrait plus de sa méchanceté et qu’il serait pendu pour ce forfait. Enfin, elle avait bien vu que tous les sales gosses qui lui jetaient des cailloux ne reviendraient jamais de la guerre.
Fabienne

Inès avait fréquenté les bancs de l’école communale mais comme elle restait toujours dans son coin et ne parlait à personne, tout le monde croyait qu’elle était analphabète et tout le monde se moquait de cette ignorante. Elle en soufrait infiniment et se sentait très seule mais nul ne se doutait qu’elle savait lire dans les lignes de la main.
Ce don lui avait été transmis par sa grand-mère, une femme sévère que tout le village pensait un peu sorcière. Sans être vraiment belle Inès n’était pas le genre de femmes qui passent inaperçues. Des yeux bruns très sombres et un regard qui semblait vous transpercer avaient contribué à sa mise au ban de la petite communauté au sein de laquelle elle avait toujours vécu. Elle  habitait une petite mansarde près du tabac-journaux, point de ralliement des inactifs de la bourgade et évitait tant que faire ce peu  d’adresser la parole aux autres villageois.
Un homme cependant ne se moquait jamais de la ténébreuse jeune-fille et semblait même subjugué par le mystère qui entourait Inès. Peu lui importait qu’elle sache lire et écrire car il la devinait beaucoup plus fine et intelligente que tous ces sots qui riaient bêtement à son passage. Charmé mais intimidé, il n’osait pas l’aborder.
Hélas ! le sort sembla s’acharner sur cet admirateur secret. Il perdit successivement son père, puis sa mère et pour couronner le tout se retrouva brusquement au chômage. Triste et complètement déboussolé, un jour, il s’arrêta «  longuement »  au bistrot et but plus que de raison. Alors qu’il sortait de l’établissement assez éméché, il vit Inès qui s’apprêtait à regagner son logis. Leurs yeux se croisèrent  furtivement mais contrairement à son habitude, Inès esquissa un petit sourire. Alors, enhardi par l’alcool, il eut le courage d’engager la conversation. De fils en aiguilles,  il en vint à dérouler pour elle l’écheveau embrouillé de sa vie  et à lui conter ces récents malheurs. Elle prit alors sa main et en retourna la paume, fixant longuement les sillons qui parcouraient cette main un peu calleuse. Souriant plus franchement, elle lui dit : tes problèmes s’achèvent ce jour. Demain tu rencontreras un homme qui changera ta vie. Il va t’offrir un poste intéressant dans la société qu’il dirige et dont tu franchira progressivement tous les échelons. Finis les problèmes d’argent ! Tu auras bientôt une voiture neuve et tu t’achèteras une belle maison où tu vivras heureux jusqu’ à la fin de tes jours.
Grisé par cet avenir engageant autant que par les restes d’alcool circulant dans ses veines, notre homme choisit de la croire et se pencha lentement pour poser ses lèvres chaudes sur celles d’Inès. Ce fut un véritable coup de foudre ! A compter de ce jour, ils ne se quittèrent plus…
Inès devint donc l’épouse comblée d’un important directeur de société et de moqueurs les regards devinrent envieux. Notre héroïne s’en moquait éperdument car elle savait depuis toujours qu’au creux de sa propre main, le bonheur était inscrit.
Patricia


Tout le monde la croyait analphabète et se moquait de cette ignorante, mais nul ne se doutait qu’elle savait lire dans les lignes de la main.
Celle que j’aurais voulu sourde et muette attendait seule, au sommet, assise sur une roche cabossée, près du pin parasol. Ses pâles épaules s’absentaient de sa petite robe noire, s’éclairant de la pleine lune. Son regard portait vers l’autre côté de la colline dont le pin était le sommet et le garde.
Ne sachant quelle pente existait derrière ce tertre, j’avais peur pour elle. Peur pour cet enfant maigre et désespérée, alors que la fête battait son plein en bas. Après le copieux repas campagnard, toute la famille braillarde avait hurlé en cadences son prénom, celui dont je ne me souviens plus. Evidemment elle n’avait rien bu, si peu mangé. Un moment, elle a pu se cacher derrière sa frange noire mais les beuglements s’étaient faits commande impérieuse. Sa demi-sœur la rouquine délurée, leur avait tout dit. Ils savaient son pouvoir maintenant.
Alors, elle aussi, elle leur avait tout dit, passant d’une paume à une paumée, d’une pomme à une poire, d’une gloire à une déconfiture, ne taisant que la mort, par pitié. Personne ne l’avait cru mais on avait bien ri. Ri de tout et surtout d’elle. Puis elle était sortie subrepticement, seule dans la nuit d’été et j’avais eu peur. Je pensais qu’elle ne se retournerait pas sur moi. Mais je le devais, il le fallait, pour savoir. La Vérité. Par ma main dans la sienne.
Bertrand

20 décembre, 2016

Atelier d’écriture du 19 décembre 2016

Classé dans : Non classé — joie55 @ 8:09

C’est aujourd’hui le dernier atelier de l’année 2016

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Merci à tous les participants pour tous ces merveilleux moments que nous avons partagés et à vos textes, fruits de votre riche imagination.
Que 2017 nous amène autant de belles et bonnes choses !!!
Bonnes fêtes à tous
Fabienne

DEVOIR : A la veille de Noël, la Mère Noël décide de divorcer (écrire sous forme de conte).

 pn

Ce matin-là du 23 décembre, le Père Noël, Petitpapa de son prénom se réveilla patraque. Il avait chaud, puis froid, avait mal partout et se sentait très fatigué. Ce n’était vraiment pas le moment !!! En effet, demain soir était son GRAND SOIR. Comme chaque année, il allait devoir distribuer les cadeaux pour tous les enfants du monde.
Il se dit qu’il n’avait pas à trop s’en faire car sa femme allait lui préparer une bonne petite tisane à sa façon qui le remettrait sur pied en moins de deux.
-       Oh ! La Mère… La Mère… La Mère Noël
Personne ne répondit. La maison était étrangement silencieuse maintenant qu’il y prêtait attention. Habituellement, la Mère Noël se levait toujours de bonne heure et s’affairait sans cesse. Elle préparait de délicieux biscuits, nettoyait la maison, allait à la fabrique de jouets superviser les lutins. Le soir, elle préparait le repas, puis tricotait des pulls et des écharpes pour tous les habitants du pôle nord. Petitpapa, lui, se levait aux alentours de midi, prenait un bon petit déjeuner et partait en balade une bonne partie de l’après-midi. Ensuite, il passait faire un petit coucou aux lutins pour les encourager, aux rennes pour les maintenir en forme et revenait chez lui boire un bon vin chaud aux épices comme seule sa femme savait le faire. Et une fois l’an, tous les projecteurs étaient braqués sur lui pour la grande nuit de Noël. Une vraie star, quoi ! Il était vraiment satisfait de sa vie.
Petitpapa commençait à s’inquiéter : ce silence n’était vraiment pas normal. Alors, il décida de se lever. Sur la table de la cuisine, une lettre. Ça non plus, ce n’était pas normal : toutes les lettres qui lui étaient adressées arrivait à la fabrique et non dans sa maison. Les mains tremblantes, il ouvrit le pli.

Pauvre type ! (Ça commençait bien !)

Voilà 200 ans que nous sommes mariés et il n’y en a toujours que pour toi, alors que tu n’es qu’un gros fainéant !!
Moi, je n’ai pas une seule minute à moi, je m’active jour et nuit, tout au long de l’année. C’est grâce à moi que tous les cadeaux sont fabriqués à temps, qu’il y en a de nouveaux chaque année , que tous les lutins mangent à leur faim et ont chaud, grâce aux bons soins que je donne à tes rennes que tu peux voler dans le ciel, grâce à l’énorme logistique que j’ai conçue que tu peux faire ta distribution partout dans le monde, encore grâce à moi que tu as une vie douillette et sans souci. Oui, mais voilà, moi, on ne me connait pas, on ne sait même pas que j’existe.  
Même toi, tu ne me vois plus. Tu ne m’as jamais proposé de monter dans ton traineau. Je suis sûre que tu t’en fous de moi. Tiens ! pour preuve, tu ne sais même pas mon prénom…
Alors, maintenant, j’en ai assez !!! Assez de cette vie d’esclave… Je te quitte.
Mon avocat te contactera pour le divorce.

Petitpapa en resta bouche bée. Puis, il sentit venir une grande colère.  Comment pouvait-elle faire ça, LUI faire ça la veille du grand soir de Noël ? Elle n’avait pas le droit !!!
Après tout, c’était son rôle de s’occuper du bien-être de chacun et de tous les problèmes matériels… Avait-elle déjà manqué de quelque chose ? Là, Petitpapa se mit à réfléchir et s’avoua qu’il ne savait rien des désirs ou des attentes de sa femme. Puis, en réfléchissant encore plus, il s’avoua qu’elle était toujours de bonne humeur et active, avec un mot gentil pour chacun (sauf aujourd’hui !), … bref que sa présence était… indispensable, oui, il le reconnaissait. Et puis surtout, une question l’obsédait : Quel était son prénom ? Au début de leur rencontre, pourtant, il l’avait su… Mais à force de l’appeler Mère Noël, il avait oublié. Il se rappela même qu’il l’avait aimée, vraiment et que tout n’était peut-être pas perdu.
Alors Petitpapa décida de partir à sa recherche.
Il questionna tous les lutins et les rennes pour savoir s’ils l’avaient vue partir. Il sut rapidement qu’elle était allée se réfugier chez la Reine des Neiges, sa sœur.
Alors, il prépara son traineau. En chemin, il cueillit une rose de Noël, puis, il se mit à sourire… ça y est, il s’en souvenait maintenant…
Quand il arriva au palais de la Reine des Neiges, il se mit debout sur son traineau et cria :
Merry… Merry… Merry Christmas !!! Je viens de chercher.
Fabienne

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L’amère Noël

S’il était une fois, vous n’auriez pas de mal à me croire. Rien d’aussi ordinaire que ce que je vais faire : je romps, je casse, je disloque, je résilie, je me sépare de ce type.
Ne nous énervons pas. Commençons par le début. Revenons à nous, à lui. SK, Santa Klaus va bientôt avoir 195 ans. Sorti des glaces comme un poème arctique, il est né barbu. Comme d’autres naissent dentés. Il avait dix-huit ans quand nous avons été présentés l’un à l’autre par le révérend Rees, et pourtant sa barbe était déjà blanche. Tout de suite il m’a couverte de cadeaux. Mais ce qui m’a plu d’emblée, c’est son exubérance, sa joie de vivre, sa générosité. SK me semblait avoir le plus beau métier jamais créé par les hommes. Bien avant les Chinois, il avait inventé l’usine à cadeaux pour enfants. Comme eux (les Chinois), il avait mis au turbin toute une troupe de juvéniles, dopés aux amanites, c’est à dire très inventifs et productifs mais complètement branques, les lutins. Car, il faut bien le lui reconnaître SK est un génie du productivisme et non du christianisme. L’idée d’une pénurie toute l’année pour inonder le marché en une nuit, c’est de lui. Au XIXème siècle… c’est un peu ancien pour vous, mais pour moi pas de temps qui passe. Détail important, Mesdames et Messieurs, j’ai toujours la même taille de sous-vêtements sexy, quand j’en mets. Au XIXème siècle, disais-je, ce principe de la crue du Nil en une seule nuitée ou de la pluie diluvienne dans le désert subitement vivant, fonctionnait très bien. Il faut dire la simplicité de cette époque. L’apparition miraculeuse d’une orange béatifiait les faces enfantines. Pour cette inondation d’étrennes choisir la date anniversaire de la naissance de JC, c’est encore et toujours lui.
Dans ces temps là, il était beau, mince, enjoué (pas mal celle-là). Si séduisant que j’aurais tout fait pour lui. De fait, mais avec un grand plaisir, je m’occupais de l’intendance, une petite entreprise à visage humain, sauf les trolls. Cependant j’aurais dû me méfier ! Après des demandes réitérées et pressantes, de jour comme de nuit, il n’a accepté que je l’accompagne en tournée de cheminées qu’en 1889, à près de soixante ans. Certes, il me répétait encore que j’étais son plus beau cadeau. Mais SK commençait à changer et le vingtième siècle l’a pourri.
Il s’est enfoncé dans le capitalisme comme dans des sables mouvants. Un véritable lisier. C’est une longue et désastreuse histoire que cette traversée du siècle des ténèbres. SK, malgré son habit rouge, a viré ultra-libéral. Je ne vous donnerais que quelques exemples de cette montée aux enfers, mais la liste des calamités du vingtième est telle un annuaire téléphonique à New Delhi. Dans les années trente, SK ne connaît pas la crise. Il se met à faire de la pub pour Coca, Waterman, Colgate et même Michelin. C’est pour cette dernière opportunité que son agent lui a conseillé  de se laisser aller sur la choucroute. Et pour aussi augmenter son volume… d’affaires, la sublime idée : créer les fameux villages du Père Noël.
Je reconnais que le premier, celui de Rovaniemi en Finlande, le vrai pays du Père Noël, est charmant. Ces petits chalets, dans ce site boréal. Et quelques jolies trouvailles. L’école des elfes pour les enfants et cet extraordinaire « trou bleu » dans le ciel. Une zone de l’empyrée jamais couverte par les nuages, d’où pourraient surgir toutes sortes d’êtres mythiques et pourquoi pas, un traineau tiré par Danseur, Fougueux, Fringant, Rusé, Comète, Cupidon, Tonnerre et Eclair.
Non, Rodolphe a seulement été ajouté comme antibrouillard quand c’est devenu obligatoire. Quand le succès commercial de l’hôtel est arrivé, SK a très vite décidé d’autres implantations gargotières. En Finlande d’abord, où je vous recommande les igloos de verre. Voir depuis son lit  les aurores boréales en attendant la fusion magnétique. Puis dans les autres pays scandinaves. Sous une tente lapone chauffée par un simple feu de camp en Norvège. L’hôtel de glace en Suède reconstruit chaque année. Un parpaing dans mon whisky, s’il vous plait.
Pris d’ivresse tel un Picsou, il a fondé une multinationale. Parc des Laurentides au Québec, villages en Islande, en Sibérie, puis dans tous les pays d’Europe, enfin même dans les contrées qui ne connaissent pas l’hiver. Un fou ! C’est devenu tellement énorme qu’il a fallu faire une joint-venture avec les Pékinois. La production de jouets a été sous-traitée (c’est le cas de le dire). Malin, il a gardé ses « droits d’image » dont il a planqué les revenus aux Iles Caïman, comme un vulgaire footballeur.
A partir de ce moment, je ne l’ai plus reconnu. D’ailleurs je ne le voyais guère. Le charme n’opérait plus et j’ai compris pourquoi. Il était sans cesse par monts et par vaux, après tout c’est un migrant. Il écumait les établissements de luxe : ne travailler qu’une nuit par an laisse du temps libre !
Surtout, ses relations étaient devenues plus étroites avec le Père Fouettard. Je vous laisse deviner qui jouait le rôle du maso ? Je sais que vous l’aimez bien mais sachez que ce n’est pas un saint. Je refuse de l’appeler Santa. Son vrai nom finlandais est JOULUPUKKI mais je préfère son sobriquet basque : Bizarzuri. Maintenant, dans ma solitude glacée du cercle polaire, j’ai perdu le nord. Je ne vois pas le temps passer, seulement le temps qui lasse. Oh ! Il y a bien eu quelques moments de douceur. Un exemple : la première réponse à une lettre d’enfant adressée à SK au Centre de tri de Noël de Libourne, en France. Elle a été rédigée par Françoise Dolto.
Il fallait bien faire quelque chose. C’est Martha Louise qui m’a convaincue. Bien sûr que vous la connaissez et voici pourquoi : c’est elle qui a renoncé à son titre d’altesse royale de Norvège en 2002 pour pouvoir travailler comme une roturière. Princesse, ça eut payé ! Elle est devenue psychothérapeute alternative pour enfants. Relation de cause à effets, elle parle aux anges. En fait c’est moi qui tient le standard et lui réponds. Les séraphins sont bien trop occupés à fricoter avec les diablesses.
C’est comme cela que j’ai été la première apprendre en ligne directe qu’elle divorçait de son écrivain de mari. Un type pas possible et hilarant. Curieusement, lors de ses séjours discrets mais fréquents à Nouméa, il se fait appeler Georges. Selon la loi norvégienne, pas besoin de faire une omelette. La procédure est simple et même immédiate dans certaines circonstances.
Le motif exécutoire le plus reconnu est celui de la violence, un comportement agressif ou même effrayant. C’est ça, SK m’aurait fait peur ! Demain soir, veille de Noël, je lui présente le paquet-surprise. Un siècle et demi de relation conjugale et hop, ça suffit ! Et puis je me dis, des SK, je vais bien en trouver d’autres.
Bertrand

Mon conte de noël

Noël, le moment des souhaits, des tentations, des rêves ! Moi je viens juste de finir d’écrire ma lettre mais… dans les cieux c’est la catastrophe ! Le Père Noël  est malade ! Il claque des dents dans son lit de nuages et son nez est aussi rouge que son bonnet ! Vite ! Vite ! Dans quelques heures c’est le réveillon !  Heureusement que tous les cadeaux sont prêts et emballés. Il n’y a plus qu’à les ranger dans la hotte et les distribuer…Oups ! Mais qui va bien pouvoir les distribuer ? Tout le monde s’interroge car jusqu’à ce jour le Père Noël n’a jamais eu besoin d’un remplaçant.  Une pluie de mails est adressée aux quatre coins de la terre. C’est finalement une antenne du Pôle Nord Emploi de Laponie qui s’engage à fournir un intérimaire dans les délais. L’homme arrive bientôt. Il se prénomme Tom et a l’air un peu jeune pour le poste mais, pas question de faire les difficiles ! En tout cas, il est souriant et un  regard doux (Peut-être un peu trop rêveur…) éclaire son visage.
Pas de temps à perdre ! Le Patron avale une cuillère de sirop, s’éclaircit la voix et épuisé,  donne sommairement quelques explications : voilà une carte du monde, la liste de tous les enfants à récompenser avec leur adresse. Sur l’autre liste il y a le descriptif des cadeaux prévus pour chacun d’eux. Allez ! En route ! Le temps presse, plus que quelques heures… Tom s’installe sur le traineau et hop !  En avant pour la distribution ! Les rennes font leur possible pour rattraper le retard. Le traineau va si vite qu’il manque de se renverser. Encore quelques kilomètres en dérapage et il s’approche enfin de la terre. Tous les grelots du traineau carillonnent et Tom klaxonne bien fort avant l’atterrissage. Sur terre c’est l’embouteillage, tout le monde se gare comme il peut pour laisser la priorité au père Noël.
Vite ! Le soir arrive ! Passons tout de suite à la distribution… Hélas ! Nouvelle catastrophe ! Dans la précipitation Tom a égaré la liste de vœux des enfants ! Qui a réclamé la Barbie infirmière ? Qui a demandé cette console de jeux rouge avec trois manettes ? Et la bleue ? Et la verte ? Et le jeu de construction et tous ces vélos ? Ces rollers ? Ces tablettes ? Aucune idée ! Tom se sent complétement perdu mais comme le temps presse vraiment il prend la décision  de tout distribuer à l’aveuglette, espérant que les cadeaux plairont quand même. Après tout mieux vaut un cadeau inattendu que pas de cadeau du tout non ?
Le lendemain, stupéfaction dans tous les pays du globe ! De Paris à Madagascar, de Sydney à Bombay, de Moscou à Ouagadougou, tout le monde s’interroge. Partout des oh ! de surprise, des cris de dépit, des sanglots inconsolables et parfois des ah ! de ravissement pour un présent auquel on n’osait rêver. Les parents sont atterrés ! Jamais ils n’avaient vu une telle pagaille un jour de Noël ! Que faire ? Néanmoins, très rapidement parents et enfants s’organisent : échanges entre cousins et voisins, coups de fils, valse des messages sur tous les réseaux sociaux etc. Tout le monde est obligé de communiquer pour sortir de cet imbroglio.  On se parle, on se rencontre, de nouvelles relations de voisinage se créent, des amitiés  se nouent, parfois des rencontres amoureuses s’ébauchent. Telle une gigantesque toile d’araignée, un lien social inespéré se tisse  sur toute la planète. Apprenant à mieux se connaître, on se méfie moins de ces voisins, on accepte mieux les différences, impossible de continuer à  passer devant des SDF sans  les voir ni de laisser isolées les malades et les personnes âgées. Bref ! Grâce à la distraction  du petit intérimaire de Pôle Nord Emploi, c’est un monde nouveau qui s’éveille.
Ah ! Si vous le permettez, juste un dernier souhait à rajouter sur toutes mes futures lettres au Père Noël: que tout cela ne soit pas un doux rêve et que l’esprit de noël souffle  très très longtemps sur notre planète.
Patricia


Exercice
 : Un invité surprise pour le réveillon !

Monsieur Python

Monsieur Python

Nous étions chez un couple d’amis, dans un chalet perdu dans le bush australien du côté de Gympie.
C’était le 31 décembre, nous fêtions la nouvelle année et nous étions en nombre impair : trois couples et moi, toute seule…
Les amis avaient essayé de ma « caser » toute l’année durant, en vain. Je crois que personne ne voulait de moi… Il faut dire que ceux qu’on me présentait n’étaient pas vraiment à mon goût…
Nous étions à table, sur la terrasse du chalet tout en rondins de bois. Le dessert venait d’arriver quand soudain…
Un « plonk » ! énorme retentit et… quelque chose de pesant tomba sur mes épaules. Sous le double effet de la surprise et du poids, je poussai un cri. Les six autres convives s’immobilisèrent :
–      Ne bouge pas, surtout ! Pas de panique !
Un énorme python venait de tomber du toit sur mes épaules et m’enserrait déjà tendrement…
–      Pas de mouvement brusque, surtout, détends-toi, on va chercher quelqu’un.
Je ne le savais pas, mais leur voisin était surnommé « Monsieur Python » tant il avait l’art de les manipuler avec douceur.
On l’appela donc à la rescousse et il accourut pour me délivrer de l’étreinte de la bête.
On l’invita à prendre le dessert avec nous, il resta volontiers et, de fil en aiguille, j’eus l’occasion de lui témoigner ma gratitude…
Ce fut un beau début d’année nouvelle !
Huguette

 

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LA DINDE DE PLOUGANDEC

La dinde de Plougandec était à point. Cela faisait un moment qu’elle rôtissait dans le four à bois, faut dire. Ils lui avaient ôté la vie, sans vergogne avant qu’elle n’eût onze mois pour célébrer le jour de la naissance d’un certain Jésus qu’ils n’avaient jamais connu. Un enfant né d’une vierge, prévenue par un être ailé qu’elle allait être ensemencée par un invisible surpuissant…
Pensez donc ! Même chez nous, les dindes, on ne nous la fait pas. Mais il semble que les humains avalent des couleuvres de toute espèce, de gré ou de force et que cela finit par devenir une habitude mentale transmise de père en fils. Une grande première en tous cas dans l’Univers qui rigole encore des blagues de potaches de ces poussières d’étoiles infinitésimales. Les traducteurs latins, les traîtres, avaient passablement transformé son prénom, pourtant commun en son temps dans la langue hébraïque. Il s’appelait « Yessouah ». Tous ceux présents pour le repas de Noël, mot dont ils ignoraient tout autant l’origine n’étant pas curieux de nature, s’étaient avant tout réunis pour faire bombance et le Jésus, le fils du Grand Invisible Surpuissant n’était plus qu’un prétexte pour s’en foutre jusque-là.
Pourtant, l’histoire n’était pas banale. Celui qu’ils vénéraient depuis plus de 2000 ans, aurait soudainement disparu après avoir été cloué sur un instrument de torture rudimentaire, mais efficace au demeurant. Certains l’auraient vu, de leurs yeux vu, ce dont des scribes imaginatifs témoignèrent relayés par d’autres tout aussi imaginatifs qui rajoutèrent à chaque transcription des histoires particulières, enjolivant à chaque fois le récit, le rendant de plus en plus extraordinaire au fil du temps. C’était, disaient-ils, une icône incontournable, fils d’un charpentier cocu au grand cœur, fondateur à l’insu de son plein gré d’une religion prosélyte, qui imposera ses croyances au tiers des habitants de la planète Terre. Dans les lieux de rassemblement où un culte lui est rendu, il est systématiquement représenté posant sur son instrument de torture avec une grâce quasi extatique.
C’est ainsi que le 24 décembre de chaque année du calendrier grégorien parce que le calendrier julien, lui aussi, avait été modifié, tous ceux qui croyaient dur comme fer à cette belle histoire, venait célébrer la naissance du nouveau dieu d’une époque temporelle dite « chrétienne », ignorant qu’en fait il était né 5 à 7 ans avant sa date de naissance « officielle ».
Ils s’attablèrent autour d’elle, la dinde, quasi religieusement. Après le discours habituel célébrant ce soir particulier, le maître de maison et la maîtresse du lieu s’apprêtèrent à se saisir des instruments de torture pour démembrer l’animal et régaler les convives. Pas de chance de s’être incarnée en volatile ce coup-ci, se disait-elle, in petto. Les dix invités se pourléchaient déjà les babines. Soudain, une sorte de mandorle apparut au-dessus d’elle, à la verticale de la table, telle un glaive se fichant dans la scène. Des cris de stupéfaction, des hurlements de terreur puis des Allélouiah en veux-tu en voilà… Jésus, dans leur salle-à-manger ! Yessouah jeta quelques clous aux dévots béats. Ils n’en crurent pas leurs oreilles. Interdiction de toucher à la créature divine qui ne devait pas être sacrifiée ce jour-là pas plus que n’importe quelle autre créature vivante.
Je me suis retrouvée comme par miracle entière et replumée sous les yeux éberlués de tous ceux qui s’étaient réunis pour démembrer et manger mon corps gisant dans le plat joliment décoré. Les coupes étaient encore pleines. Buvez, ceci est mon sang, leur lança-t-il, avant de disparaître avec moi, comme il était venu. Ils ne se firent pas prier. Ils trinquèrent de bon cœur et si le vin coula à flots, ils se contentèrent de pain dont ils se régalèrent…
En souvenir de ce soir mémorable, les douze qui furent témoins de la scène, décidèrent d’appeler le 24 décembre – date d’une fête d’origine romaine célébrant le Jour de la Renaissance du Soleil invaincu – « Jorédi », Jour de la Résurrection de la Dinde, et se promirent d’inscrire dans le Grand Livre cet événement miraculeux pour les générations futures afin qu’elles s’en souviennent et continuent à le célébrer dignement.
Digne dinde donc, digne dinde donc, digne dinde donc…
Aline

31 décembre 21 heures 30 : nous sommes à table.
Huitres et foie gras on déjà été dégustés. La maîtresse de maison vient juste d’amener la dinde quand soudain on frappe à la porte. Les invités sont au complet ; nous n’attendons plus personne. Qui peut bien venir interrompre ainsi notre réveillon ? Silence de l’assemblée… toutes les têtes sont tournées vers la porte… Heu ! Bonsoir Messieurs, Dames ! Désolé d’arriver si tard mais j’ai été malencontreusement retenu. Stupéfaction de l’assemblée ! Tout le monde connaît ce visiteur tardif mais personne n’envisageait sa présence dans la maison familiale et encore moins un soir de réveillon ! Qui a bien pu lancer l’invitation ? Et pourquoi n’en avoir pas informé les autres convives ? On se serre un peu pour lui faire place à table. L’hôtesse rajoute précipitamment un couvert. Les convives s’interrogent discrètement du regard. Un silence lourd plombe l’ambiance jusqu’alors festive : quelques raclements de gorge, des sourires gênés puis des regards timides et brusquement, sous le regard acéré de trois caméras miraculeusement apparues dans le salon, une avalanche de questions.  Giscard avait fait le coup de l’accordéon chez des français moyens, François Hollande réitère la manœuvre en espérant qu’avant le départ inéluctable de leur président, ce coup médiatique frappera favorablement l’imagination du bon peuple français.
Et devinez ? C’est notre modeste demeure qui a été choisie  comme décor pour ce scoop …
Merde ! Je crois que la dinde aura du mal à passer cette année !
Patricia

 

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Je m’apprêtai à fêter Noël, non pas seule, mais presque, enfin, comme chaque année avec ma copine Huguette. Huguette était… gentille… et je l’aimais beaucoup, mais je trouvais que nos Noëls étaient un peu empreints de nostalgie, de fantaisie… bref… de l’esprit de fête… Qu’ils se déroulaient toujours selon un même protocole.
Alors, comme chaque année, j’achetai les huîtres (déjà ouvertes, forcément, sans mec, c’est un peu… ardu. Pardonnez-moi, j’allais dire dur… mais ce n’est vraiment pas l’adjectif adéquate), puis à faire un bon petit foie gras maison. Huguette, quant à elle, apporterait le saumon et la bûche… comme chaque année.
Ce Noël-ci, ce devait être chez elle. Comme chaque année, nous bûmes le champagne, accompagné de petits fours salés, puis nous mîmes à table, autour de sa piscine… Quelle ne fut pas ma stupeur de voir que le couvert était mis… pour trois personnes !!!
-       Mais enfin, Huguette, tu ne m’avais pas dit ? Nous avons donc un invité ?
-       Eh oui, un invité surprise !!!
Je ne savais vraiment plus quoi dire… et me perdis en conjectures. Qui donc était cet invité surprise ? Pas son voisin, le gros ronchon, pas son fils, parti aux Etats-Unis, pas son meilleur ami, hélas mort de rire… Mais qui donc ?
Elle tapa dans ses mains, et me dit en riant :
-       Celui-ci, on pourra dire qu’il m’aura coûté cher !!!
Et là, tout habillé de rouge et blanc, je vis apparaître : Rocco Siffredi ! Certes un peu vieilli, mais toujours aussi professionnel. Et je me dis que, pour une fois, nous allions avoir un Noël vraiment… festif !
Fabienne

LETTRE AUX PÈRES NOËL

Je veux, avant ces jours où chacun fait des vœux
Pour quémander ces choses auxquelles il prétend
Sans avoir le courage de se servir jamais,
Vous adresser les miens, vous, qui que vous soyez

Vous qui d’un piédestal regardez, suffisants
Se tasser le petit et se goinfrer le grand
En donnant à tous deux des conseils magnifiques
D’honneur, d’humilité, tout en gardant vos gants

Je ne souhaite rien d’autre que ce qui fait le cri
Du corps d’un assoiffé buvant à pleine vie,
Que ce parfum de mauve dans le cou d’une femme
Que je n’ai pas conquise et qui ne m’a rien pris

Sans les lampions qui valsent ou les feux d’artifice
Mais la douceur d’un soir quand la chaleur s’apaise
Et un doux clapotis à nos pieds emmêlés
Et le grain de nos peaux l’une à l’autre frottée

La folie d’un piano qui nous livre du Monk
Et l’ivresse muscate d’un vin qui n’est pas né
La caresse du mur aux mains du prisonnier
Voyant poindre le jour derrière les barbelés

Voyez : ce que je veux n’est pas dans vos rayons
Et vous ne me servez en aucune façon
Je souffre qu’on vous serve si l’on ne me dit pas
Ni qui je dois servir, ni quel nom révérer

Je vous le dis avant que ne s’éclairent les rues
Et je vous le dirai autant qu’il me plaira
Ne vous offusquez pas, mais vos hottes sont vides
De tout ce que je veux, et si j’en manque un jour

Assez d’amis, de frères, et d’amours qui me choient
Ont pour moi ces égards que pour vous je n’ai pas
Mais ne craignez pas trop de perdre votre ouvrage
La peur est répandue de ne jamais oser

Que mes mots, mes propos, pour grinçants qu’ils résonnent
Ne vous inquiètent pas, rassurez donc vos ouailles
Vos commerces sauront rester bien florissants
Quand bien même vos adultes auront nié leurs enfants.
Diego

15 décembre, 2016

Atelier d’écriture du 12 décembre 2016

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2/ Exercice : Tableau de Dali : nature morte vivante

Dali-nature morte vivante

 

Cher monsieur Délai,

J’ai bien regardé votre œuvre. Oui je sais l’hirondelle ne fait pas le printemps. En Calédonie, vous savez pas, nous sommes en saisons décalées. Pour ma pomme, le maelström de chantilly, c’est bien le seul truc qui me plaise. C’est super érotique tout ça. Aussi on m’a dit que tous ces fruits c’était aphrodisiaque. Je sais. Nous en brousse on a Canal. Tous les soirs de la culture. On a même les chaines « animaux ». Curieusement, ils montrent essentiellement  la reproduction tout en foutant en l’air un maximum de semence. Ils sèment, quoi ! Mais sans feuille de vigne, eux, sans la bouteille qui fuit. Pour votre image, un autre reproche. Belle la nappe mais trop petite. Vous avez été obligé d’en mettre deux, c’est mesquin ! Et puis, c’est quoi vos motifs à la con. Le couteau qui vole, la boule de corail, comme chez les chinois, hein ! Et puis ce thermomètre, en haut, à droite, c’est ce qui me fâche le plus. Ben, vous pouvez vous le mettre au… Monsieur Délai.
Bertrand

Elle en avait marre, et plus que marre !!!! Non mais vraiment il se foutait d’elle !!!
Au début, elle était amoureuse, avait succombé à son charme et à ses belles paroles. Alors, elle avait trouvé que la « villa », certes plus de première jeunesse avait un charme suranné, une odeur d’antan, entre confitures et vieilles dentelles. Maintenant, elle ne voyait qu’une bicoque complètement délabrée. La vue était belle, quand il faisait beau, mais dans ce trou paumé et glacial, c’était rare…

Il lui avait dit qu’il était artiste, peintre, sculpteur, qu’elle serait sa muse. Mais elle ne l’avait jamais vu avec un pinceau ou un ciseau. Il ne faisait rien de ses journées, à part boire du mauvais vin rouge et dormir.
Alors, peu à peu, devant son visage fermé et son manque d’enthousiasme, il s’était mis en colère, était devenu brutal.
Ce soir, elle avait mis la table, comme tous les soirs. Le temps était clément, alors ils allaient dîner sur la terrasse. Elle était prête à faire des concessions, à lui pardonner. Elle avait sorti la carafe en cristal et les coupes en argent de sa grand-mère, les seuls beaux objets qui lui restaient. Tout le reste avait été vendu. Mais quand il arriva avec une pomme, une poire et trois cerises pour toute nourriture, une violente colère la secoua. Alors, elle tapa un grand coup sur la table et tout se mit à voler.
Fabienne

Exercice : Il était trieur de nuages…

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Il était trieur de nuages. C’était un boulot très compliqué pour lequel il fallait de hautes qualifications. Il avait obtenu tous ses diplômes avec mention très bien et félicitations du Très-Haut. Il connaissait sur le bout de ses ailes le nom de tous les nuages et leurs propriétés pour pouvoir les envoyer à la demande : pluie, orage, neige, grêle, on peut dire qu’il faisait la pluie et le beau temps dans le ciel.
Il n’avait qu’un patron, le Tout-Puissant en personne, qui préférait déléguer plutôt que faire le boulot lui-même. Omnipotent, omniscient… Hum ! Omnifainéant, oui !
Voilà pourquoi Jean de la Lune bossait du matin au soir pour un salaire de misère, sans un jour de congé, tandis que Dieu se reposait sur lui et folâtrait au ciel avec les autres anges (qui, entre parenthèse, ont bien un sexe, contrairement à ce que l’on fait croire aux pauvres humains…). Autant vous dire que Dieu profitait pleinement de sa vie éternelle (éternelle mais pas si éthérée que ça !)
Un jour Jean de la lune en eut assez de se faire exploiter et il décida de foutre le bordel dans tout l’univers pour se marrer enfin.
Il envoya au pôle nord un paquet de nuages de grand beau temps : la banquise en fondit de plaisir et les ours blancs nagèrent jusqu’aux Antilles où ils se régalèrent de quelques négrillons replets transis par de lourds et inhabituels nuages de neige.
Il répandit la grêle dans les vignobles et les vergers au grand dam des humains qui maudirent l’être divin.
Des orages grondèrent sur toutes les capitales surpeuplées du monde et la foudre les plongea dans l’obscurité : privés de leurs jouets favoris, télé, ordinateurs, play stations, les habitants déboussolés durent se rabattre sur un loisir oublié : le sexe, et le diable se frotta les mains tandis que tous les prêtres de toutes les religions commencèrent à douter de l’existence divine.
Bref, le petit ange-ouvrier des cieux fit tant et tant que les humains, dans un élan commun (assez rare, il faut le dire, en ce temps-là) se rebellèrent contre le Créateur et… le destituèrent !
On n’avait jamais vu ça ! Jean de la lune devint célèbre et récolta des milliards de « like » sur les réseaux sociaux. Le nouveau maître de l’univers, c’était lui !
Huguette

Il était trieur de nuages (et aussi un peu cuisinier…). Les cirrus, il avait l’habitude de les superposer soigneusement en couches légères tissant l’azur de fils de lin et de chanvre du plus bel effet. Cependant, sa préférence allait nettement aux gros cumulo-nimbus bien dodus, bien joufflus, de véritables barbes à papa dont la vision gourmande le comblait. Les jours d’orage, en haut, c’était la grande cuisine ! Il battait, fouettait, émulsionnait si bien chaque nuage qu’il se retrouvait enfoui sous des montagnes de mousses aériennes et de cotons sucrés. Après, évidemment, il fallait faire un peu de ménage et toute l’eau de vaisselle de ces  délicieuses agapes  se déversait joyeusement  sur la terre assoiffée. Le bleu le plus pur, pour un temps, reprenait alors ses droits….
Hélas ! tous ces nuages n’étaient pas vraiment obéissants et il arrivait qu’au lieu du chef- d’oeuvre culinaire espéré, l’écheveau de leurs laines folles strie le ciel de zébrures  improbables, empêchant le soleil matinal de percer ou le soleil couchant de darder ses ultimes rayons. D’autres fois encore, comme un cadeau-surprise, c’est un merveilleux arc-en-ciel qui venait ponctuer les torrents de larmes célestes.
Quoi qu’il en soit, malgré ces quelques facéties, il pouvait légitimement  se targuer d’être le maître absolu du temps car, après tout, c’était bien lui, le petit trieur de nuages, qui chaque jour faisait ou défaisait la pluie ou le beau temps !
Patricia

Cela faisait cinq ans. Seulement cinq ans et pourtant tout un quinquennat. Jamais il n’aurait pensé avoir un tel succès et cela était tout à fait suffisant. Au tout début, à la primaire, il avait bien fallu désigner un premier de la classe. Pour faire plaisir à sa femme, qui avait été dégommatée par un nain cinq ans auparavant, on l’avait désigné, lui le Voltaire inculte, l’humoriste hésitant. Il l’avait vengée. Et pendant un lustre, il avait su assurer, être dans son rôle, faire son devoir. La France entière l’avait regardé. Il les faisait fondre…
Les nuages, pas les gens !
Bertrand

Il était trieur de nuages, mais faut pas croire que c’était une sinécure, ah non, alors !!! Pire qu’une gare en pleine heure de pointe… Des nuages, il y en avait de toutes les formes, du petit nuage de Cupidon au monstrueux amas qui précède la tempête. De toutes les couleurs : des frisottis roses d’une aube calme aux noires colères des dieux. Il en venait de partout, des landes d’Ecosse aux plages de sable blanc des îles lointaines. Il y en avait qui apportaient une ondée bienfaisante et d’autres la désolation et la mort.

Il aimait ce travail qui lui donnait tant d’importance. Pourtant, quand on lui demandait ce qu’il faisait, modestement, il répondait : « oh, en quelque sorte, je fais la pluie et le beau temps… ».
Fabienne


DEVOIR
 : 5 mots

Heures – alambic – frisson – masque – certitude

Il leur  fallait déterminer l’heure où tout avait basculé.  Ce qu’ils savaient, d’après le témoignage d’un employé qui avait traversé la pièce quelques minutes plus tôt, c’est que Mathieu était posté là, près du vieil alambic, perdu dans ses plus sombres pensées, affichant un masque de certitudes  alors qu’il n’était qu’inquiétudes et doutes…
En fait, plus l’horloge avançait, plus il s’angoissait. Une demi-heure encore et les vautours seraient là, prêts à marchander le vignoble et la vieille distillerie qui avaient bercé son enfance et avant lui, celle de son père et de son grand-père. Il anticipait déjà les froides tractations alors que ce qui allait être saigné à blanc, plus que son porte-monnaie, c’était son cœur. Son vin, son alcool de prunes, c’étaient le sang qui coulait dans ses veines, la justification de toute une existence de labeur ! Des frissons remontaient tout au long de sa nuque et une sueur froide baignait son front. Que resterait-il de lui après cette vente ?  Ce qui était certain, c’est qu’on ne pourrait jamais faire de lui un citadin ; la campagne, depuis sa naissance, il n’avait connu que ça ! Même habiter une des maisons de village lui paraissait incongru. Loin de sa propriété, il n’aurait plus de repères ! Il ne se sentait pas si vieux… qu’allait-il faire désormais de toutes ces journées sans fin, lui qui jusqu’à ce jour n’avait jamais une minute de désoeuvrement ? Dans sa cervelle surchauffée soudain, une page blanche, un vide, un trou béant insupportable !… Alors, comme un automate, il partit récupérer son fusil de chasse et  y chargea les cartouches.  Penser lui était impossible ! Dans sa tête enfiévrée, une seule idée : faire disparaitre ces intrus, ces bouffeurs de sang qui, sans même un remord, allaient anéantir sa vie. Un bruit de moteur… un coup de frein un peu brusque… c’était eux ! Il arma son fusil, prit une grande respiration, compta mentalement jusqu’à trois et tira !…
Au dernier moment, d’un geste brusque, il avait retourné l’arme contre lui et c’est cette scène d’horreur que l’enquête devait à présent reconstituer.
Patricia

Hop, c’est l’heure. A la casserole. J’aime pas ça ! Quand on passe à la casserole, on s’échauffe très vite, on devient tout rouge, tout dur. Si on nous laisse trop longtemps, ça finit par gicler de partout, comme une andouille. Enfin, une petite andouille, une andouillette, quoi ! Pas besoin de vous faire un dessin, vous voyez bien la forme que j’ai. Or ça, pour tenir la forme, je ne fatigue jamais. Ch’sais pas quel genre de pilule on a refilé à mon père pour ma conception mais ça devait être un super dopage. Bof, dans notre cas, je dis « à mon père » comme je pourrais dire « à ma mère ». On est faits comme ça, une seule anatomie pour les deux genres mais notre reproduction est sexuée. Imaginez les complications : pardon, euh, excusez, un mauvais réflexe ! Ou bien : merde, y va falloir que je fasse un coming out !

En ce moment nous sommes quatre tapis sur la sable au fond de l’aquarium d’eau de mer. La propriétaire de l’appartement et du grand bocal qui va avec, habite le Quartier Latin. C’est une japonaise bien sérieuse, pas de celles habillées en jupettes de collégienne à plus de quarante ans. Une ou deux fois par mois, elle prélève l’un d’’entre nous pour son dîner solitaire avant de s’adonner à des stimulations ponctuelles. L’autre jour elle nous a nommés alambics. Elle se trompe, j’en ai la certitude. Elle ne connaît pas encore assez bien le français. Pour moi, un alambic c’est un genre de ver de terre rouge, mince et long, qui sert de nourriture aux taupes. Les taupes, ce sont ces animaux à lunettes qui ont la même denture incisive que les anglaises. Ces vers à poissons, ça remue sans arrêt. Pas du tout comme nous qui sommes d’un calme olympien. Nous avons le temps. Tout le temps d’écouter suavement notre nourriture traverser d’un bout à l’autre notre corps tubulaire. Rien qu’un long frisson digestif.
La cuisinière au masque No réapprovisionne l’aquarium tous les week-ends. Elle cherche une espèce spéciale autour de l’Ilot Canard. Jusqu’ici, j’ai de la chance, elle a toujours choisi un de mes congénères pour son repas. Mes gros poils noirs situés à l’arrière ne lui plaisent peut-être pas. J’espère que ça va durer et que je vais rester le tube de l’été.
Si, si, vous, vous connaissez mon nom : holo… quelque chose.  Holographe, non pas, holocauste, non celui-là c’est au four pas à la casserole, HOLOTHURIE, oui, c’est ça, ma biche !
Bertrand

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Moi : RROUMPFF.
Lui : RROUMPFF, LAPPP.
Oui je sais, c’est l’heure, j’y pensais. Cet après-midi je t’ai acheté un cœur de veau. Tu en auras la moitié. Pour tes cinquante kilos ce sera suffisant. LAP, LAP, LAP. Je m’essuie la joue, ce qui me fait quitter le masque des mauvais jours qui ne me quitte que rarement ces derniers temps. Sur la grande planche, je découpe la viande en petits dés. J’ai toujours peur qu’il n’avale tout d’un coup. C’est plus appétissant que les croquettes, non ? Je le sais, j’ai essayé les deux. Cela me donne encore des frissons de découper l’organe des mammifères que je connais le mieux. Mais Shadow, mon gros chien Akita, se moque bien de succuler la valve mitrale, l’éperon de Wolf ou le réseau de Purkinje. Sa seule certitude est le délice sanglant de cette chair ferme et poivrée. Je lui sers son repas dans un plat marocain que j’ai ramené de Fez, il y a quelque cinquante ans.  Bientôt son assiette est propre comme un sou neuf. Alors, comme presque tous les soirs, nous allons nous asseoir côte à côte, fesse à fesse, sur la plus haute marche de l’escalier externe qui longe la maison, face au sud-est. Il fait quasiment nuit maintenant. J’ai pris avec moi la bouteille ambrée et un petit verre de cristal. Un seul : il n’aime que le Bordeaux. Je sirote le précieux liquide qu’un alambic gersois a distillé pour ma mémoire. Je sens que l’alizé soulève mes oreilles comme les siennes en nous rafraichissant.
RROUMPFF !
RROUMPFF aussi !
Bertrand

Ô ! Heures alambiquées, lorsque tombe le masque,
Loin de nos certitudes et nous vient le frisson,
De cet ailleurs serti dans un écrin de vasque
Dont seule la luxure et ses parfums seront.
Diego

-       Ah, Lambick, appelez la scientifique et donnez leur rendez-vous sur place à 9 heures.
-       Bien, Commissaire.

-       Madame Morel, quand avez-vous vu votre mari vivant pour la dernière fois.
-       Hier soir… il m’a demandé du lait avant de refermer la porte derrière lui et de se coucher.
-       Quelle heure était-il ?
-       21 heures, comme tous les soirs
-       Il dormait dans son bureau ?
-       Oui, depuis quelques temps, il avait des problèmes de dos qui le faisait atrocement souffrir. D’ailleurs, une kiné venait tous les matins. C’était plus pratique pour lui et puis, il ne voulait pas me déranger.
-       Et ensuite ?
-       Ensuite, je suis allée dans la salle à manger prendre mon repas.
-       Seule ?
-       Non, mon mari ne pouvait plus dîner avec moi, mais il tenait absolument à ce que je dîne avec Stéphane, son fils, afin de maintenir les liens familiaux, disait-il.
-       Etait-ce le cas ?
-       Non, hélas. Stéphane me déteste depuis le premier jour où son père m’a présentée à lui. Les dîners se déroulent dans un silence glacial car nous n’avons rien à nous dire.
-       Pourquoi vous déteste-t-il, selon vous ?
-       Il avait la certitude que, compte tenu de notre grande différence d’âge, je n’ai séduit son père que pour son argent. Mais c’est faux, Monsieur le Commissaire, j’aime… j’aimais profondément mon mari. Certes, j’avais vingt-cinq ans de moins que lui, mais les hommes de mon âge ou plus jeunes ne m’ont jamais intéressée. Et puis, c’était un être infiniment bon et sensible, généreux aussi, bien sûr. Il a su me redonner confiance en moi, me protéger de la vie…
-       Depuis combien de temps étiez-vous mariés ?
-       Trois ans. C’est sûr que nous nous sommes mariés rapidement, mais Antoine ne voulait pas attendre. Il avait déjà soixante-dix ans et disait qu’il ne lui restait que peu d’années à vivre, et qu’il avait droit au bonheur… avec moi… Et je vous assure, Commissaire, notre bonheur aurait été parfait s’il n’y avait pas eu Stéphane.
-       Quels sont vos sentiments vis-à-vis de votre beau-fils ?
-       Au début, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour qu’il m’accepte, non pas comme une mère, certes, mais au moins comme une amie. Et puis, son attitude, ses incessantes remarques désobligeantes à mon égard ont eu raison de ma patience et de mes efforts. Depuis, j’adopte, envers lui, une politesse tout à fait conventionnelle.
-       Pouvez-vous me dire ce qui s’est passé ce soir-là ?
-       Vers 22 heures, Marie, la servante a desservi la table et est partie se coucher. Elle préfère ranger tôt le lendemain matin. Moi aussi, je suis montée dans ma chambre, au premier. J’ai pris un somnifère, comme tous les soirs. J’ai lu quelques pages de mon livre mais me suis bien vite assoupie. J’ai été réveillée par un bruit de lutte. Ma chambre se trouve juste au-dessus du bureau d’Antoine. J’ai mis un peu de temps à reprendre mes esprits, pensant que j’avais fait un cauchemar. Il n’y avait plus aucun bruit. Malgré tout, j’ai mis ma robe de chambre et suis descendue dans le bureau. La porte était fermée à clé.
-       Etait-ce normal ?
-       Oui, mon mari dort peu et ne veut pas que Marie le dérange quand il lui arrive de somnoler.
-       Et alors ?
-       Alors, j’ai tapé à la porte et…. C’est Stéphane qui m’a ouvert. Il avait l’air aussi bouleversé que moi-même. Là, sur le plancher, ne restait que le pyjama de mon mari. En tas ! Cherchez-le, Commissaire, je vous en conjure ! Eléonore ne put réprimer un frisson.
-       Nous ferons notre possible, Madame.
Lambick, faites entrer Monsieur Stéphane.

Un jeune homme, la trentaine, entra. Ses traits, qui avaient su garder des expressions enfantines étaient réguliers. Il était plutôt bel homme. Tout comme sa belle-mère, il avait les yeux rougis et l’air égaré.
Le commissaire se mit à réfléchir, puis résuma :
-       à 21 heures, vous , Madame Eléonore Morel, avez amené un verre de lait à votre mari, Monsieur Antoine Morel, PDG des fameux « petits pâtés Morel », entreprise internationale. Il a refermé la porte à clé derrière vous. Après le dîner que vous avez pris en compagnie de votre beau-fils, vous êtes montée dans votre chambre à 22 heures. Et vous ? Monsieur Stéphane ? Qu’avez-vous fait ?
-       Je suis allé fumer un cigare et boire un cognac dans le petit salon.
-       Vers 23h30, du bruit, vraisemblablement venu du bureau de votre mari vous réveille, vous, Madame. Avez-vous entendu quelque chose, Monsieur Stéphane ?
-       Vaguement. Le petit salon est situé loin du bureau, de l’autre côté de la maison. Cependant, je suis quand même allé voir si mon père avait besoin de quelque chose. La porte était fermée à clé. Je suis rapidement sorti car la fenêtre du bureau donne sur la façade.
Celle-ci était cassée et ouverte en grand. Il y avait eu une lutte, des objets étaient renversés.
Quelqu’un a tapé à la porte. Je suis allé ouvrir. C’était Eléonore. Elle avait l’air très angoissée.  Elle s’est mise à crier quand elle a vu le pyjama sur le plancher. Moi-même, je n’avais pas eu le temps de le voir. Mon père n’était plus là… il avait disparu.
-       Pensez-vous qu’il puisse s’agir d’une fugue ?
-       Une fugue ? Vous n’y pensez pas, Commissaire, fit Eléonore d’un air incrédule. Non, il n’y avait aucune raison. Antoine semblait si heureux, malgré ses souffrances physiques. Et d’ailleurs, je faisais tout mon possible pour les lui faire oublier. Et puis, nous n’avons jamais fait état devant lui de notre… mésentente, son fils et moi, dit-elle en regardant Stéphane d’un air de reproche.
-       Monsieur Stéphane, quels étaient vos rapports avec votre père ?
-       Excellents, Commissaire. Mon père est… enfin, était, quelqu’un d’exceptionnel que j’admirais plus que tout. Nous étions très près l’un de l’autre depuis le décès de ma mère, il y a dix ans. Nous avions régulièrement de grandes conversations sur tous les sujets. Père était très ouvert et avait une intelligence très vive. Je ne comprends pas que quelqu’un ait voulu lui faire du mal.  Et si je n’avais pas vu sa femme devant sa porte et si bouleversée, j’aurais pensé que c’était elle qui avait manigancé sa disparition. Maintenant, je regrette… Qu’en pensez-vous, Commissaire ?
-       Je pense que Monsieur Morel a été enlevé et qu’une demande de rançon ne va pas tarder à arriver.
-       Eléonore, pouvons-nous faire une trêve et unir nos forces pour le retrouver ? fit Stéphane en tendant la main à sa belle-mère.
-       Oui, Stéphane, mon vœu le plus cher est que nous le retrouvions, à n’importe quel prix !
-       Je vais mettre le téléphone sur écoute, ainsi, nous aurons peut-être la possibilité de localiser les kidnappeurs. Je vous remercie tous deux de votre collaboration.
Le commissaire tourna le dos et partit. Il ne vit pas le regard étrange qu’échangèrent Stéphane et Eléonore. La haine qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre était leur alibi…
Eléonore se revit mettre un puissant somnifère dans le lait de son mari. Stéphane n’avait eu qu’à exécuter la suite du plan.
Stéphane… qu’elle avait aimé dès le premier regard et dont elle était la maîtresse insatiable. Elle avait passé trois longues années avec son père, ce vieillard malade et grincheux. Elle avait mérité d’être enfin heureuse et l’avenir s’annonçait radieux ! Evidemment, aucune demande de rançon n’arriverait et le corps ne serait jamais retrouvé. Par contre, il allait falloir faire attention, très attention même, pour que personne ne les soupçonne, garder encore un temps le masque de la haine.
Puis, leur rapprochement semblera évident, ils se « consoleront » tous deux de cette grande « perte ». Un léger sourire se dessina sur ses lèvres pleines et si bien dessinées.
Stéphane, quant à lui, admirait Eléonore plus que tout. Non seulement elle était d’une beauté à couper le souffle, dans la splendeur de son plein épanouissement, mais son côté fleur bleue, doté d’un machiavélisme incroyable le laissait souvent pantois.
Ils allaient bien s’amuser avec l’argent du vieux. Ce vieux radin, qu’il avait supporté si longtemps… Evidemment, au début, il faudrait faire très attention, ne pas commettre d’erreurs.
Et si, par la suite, les années qui les séparaient venaient à lui peser, il saurait s’en débarrasser. Il était à la bonne école avec elle.  Elle lui avait appris tant de choses….
Fabienne

Bien sûr, oui, tu es à l’heure. Comme tous les matins, pour me saluer, dans ton sirop de bonté. C’est à pleurer de certitude. Ah, ça, je peux te faire confiance, en permanence. Mais je n’ai jamais pu y ajouter foi, foi en toi. Tu es une statue vivante et j’en porte le masque. De l’alambic de mes idées noires coule le venin de la jalousie. Cela ne m’a jamais permis le moindre frisson d’amour pour toi. Je sais, j’ai toujours su, que j’étais le seul fils voulu par ma mère. Pour moi tu n’as jamais existé…
Abel, mon « frère ».
Bertrand

Cette année, l’heure est venue bien plus tôt. L’hiver a été doux, clément et la fermentation dans les cuves plus rapide. Dès l’an neuf le sucre s’est épuisé. Au Pays d’Auge, nous gardons la certitude que nos fruits sont les meilleurs qu’ils soient doux, acidulés ou amers. L’alambic à repasse doit au cuivre d’avoir franchi les siècles sans faillir à son double travail. Son ouvrage dure toute la journée, sans queues ni têtes, jusqu’au frisson de la « bonne chauffe ». Puis, pendant plusieurs années, au creux du bois de chêne, l’arôme d’amande, de vanille, de fruits secs et de bois masque progressivement la fleur et le fruit sans les occulter complètement. Dans l’ombre des chais, le fluide vivant passe de l’or à l’ambre. Un jour, il vous offrira un vertige de bouquets : le Calvados.
Bertrand

L’heure est tardive et je sais que je suis malade. Que je me dis valétudinaire et que j’en ai la certitude. Tout le monde connaît le masque mortuaire de Marat. Eh bien, actuellement, c’est tout mon portrait. Cela fait plus de trois ans que je ne sors presque plus de mon studio de douze mètres carrés situé au premier sous-sol de la Tour Lagarde. Mon visage exsangue d’anorexique exprime la même douleur, la même torture que celles du révolutionnaire. Mais ce n’est pas une femme qui m’a poignardé. C’est la vie, ma salope de vie. Je suis abandonné et mon alambic cérébral distille sans fin la terreur de cette solitude. Pourtant mon corps résiste et la mort ne semble pas avoir pour moi le moindre frisson de désir. Qui me dira quand ?
Bertrand

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Tu verras quand l’heure fatidique sera venue, le beau moment, le grand frisson. Ce palais que tu connais bien sera enfin le tien. D’exécutant tu passeras à maître d’œuvre. De valet tu seras fait ROI. Quelle curieuse dynastie pour la Vème :
François1 (FM, le « roué) »,
François 2 (FH, la Pluie),
François 3 (FF, le Pieux).
Alors tomberont les masques, se dilueront toutes les certitudes. Tu devras tenir ferme la barre France, la barre franche de l’Etat. Celle qui brûle les mains, celle des retours de bâton. Tu devras être clair, éviter toutes les mesures alambiquées. Et surtout, tu devras t’extirper de ta marinade.
Bertrand

30 novembre, 2016

Atelier d’écriture du 28 novembre 2016

Classé dans : Non classé — joie55 @ 6:59

Exercice : Ecrire une histoire à partir de la photo de Dara Scully

Dara Scully

 

Ce matin-là, Pierre allait aux champs, comme tous les matins. C’est à la croisée des chemins, devant le calvaire qu’il l’aperçut. Il se précipita vers la forme étendue. L’homme semblait à l’agonie. Il paraissait si vieux et si… à bout, de tout. Il n’avait déjà plus sa raison et paraissait bien sur le point de passer de l’autre côté. Pierre ne sut que faire, alors, il le prit dans ses bras et lui chanta une vieille berceuse que sa maman, et avant elle, la maman de sa maman chantait pour endormir les tout-petits. L’homme lui serra le poignet, d’une main et ouvrit lentement les yeux. Pierre devina plus qu’il n’entendit un « merci » murmuré. L’autre main n’était plus qu’un poing fermé, crispé. Quand Pierre sut que le pauvre bougre avait trépassé, il lui ouvrit la main et découvrit, à l’intérieur, trois graines. Il les mit dans sa poche et s’en fut quérir du secours.
On ne sut jamais qui était l’homme qui avait décidé de mourir ce jour-là, dans ce village si tranquille. On l’enterra dans la fosse commune.
Pierre, pris par les travaux de la ferme, oublia vite cet épisode.
Et puis, un jour de printemps, il retrouva les trois graines mystérieuses. Il n’en en jamais vu de semblables et décida de les planter, à l’abri des regards. Il prépara la terre, enfouit les précieuses graines, les bêcha, les sarcla, s’en occupa amoureusement, le soir, après ses travaux, ou le matin, à l’aube. Il vit grandir les pousses, puis les vit fleurir. Des fleurs immenses, il n’en avait jamais vu de pareilles, de si belles.
Et puis, quand il arriva un beau matin d’été, il contempla, bouche bée, les fruits de son œuvre.
Fabienne


J’étais las, fatigué et pas très fier. On m’avait gratifié d’un prix pour cette photo, ce « cliché » qui méritait bien son nom. Mes « modèles » et moi nous avions trouvé un bois derrière cette maison lugubre. Un bois, enfin un bosquet. Je m’en souviens maintenant, c‘était l’endroit où Geneviève m’avait  dépucelé. Sainte Geneviève, une montagne. Oralement elle m’avait  bien expliqué comment en faire le tour, de la montagne, y compris par la face Nord. Mais je dus m’y reprendre à plusieurs fois. Et à chaque reprise, la chute avait été abrupte, prématurée, sans aucun vertige. Je m’étais bien promis de me venger de cette humiliation.
Et nous y voilà ! Dix ans plus tard. Dans cette futaie où les troncs sont tous de petit calibre. J’ai installé ces trois filles sur des petits tréteaux minables croyant les faire flotter en l’air. Elles se savent ridicules tenant une grenade à plâtre dans la main droite. Et moi, j’en ai eu tellement peur, de ces idiotes, que je n’ai surtout pas osé leur demander d’ôter leurs culottes de grand-mère.
La prochaine fois, je prendrais des impubères, une par une, à poil et en studio sans témoins.  Et jusqu’à la fin de ma vie, personne ne pourra me condamner. Essayez donc !
DAVID.

Exercice : depuis qu’elle s’en était aperçue, elle ne pensait plus qu’à ça…

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Depuis qu’elle s’en était aperçue, elle ne pensait plus qu’à ça : Monsieur Pensard, cousin du patron, employé modèle, piquait dans la caisse ! Les soupçons avaient commencé lorsqu’elle avait constaté que, tous les soirs, il était le dernier à quitter la boite. Cet homme un peu austère, méticuleux, voire pointilleux, qui n’hésitait pas à rappeler le règlement à ces collègues au moindre manquement était une personne malhonnête, un vulgaire voleur ! Mathilde n’arrivait pas à se faire à cette idée. Que devait-elle faire ? le confondre ? le dénoncer ? quelles preuves avait-elle pour accréditer ces accusations ? Pour l’instant, aucune… Ce qui la frappait surtout c’était l’opposition flagrante entre la psychologie, supposée, de cet individu et son comportement totalement inattendu. Quelle situation complexe avait-elle  pu le mener à une telle aberration ? Perturbée à l’extrême, Mathilde n’arrivait plus à s’endormir le soir. Comment cet homme qu’elle côtoyait depuis si longtemps avait-il pu réussir à cacher si efficacement son jeu ? Quel hypocrite ! mais aussi, quel formidable comédien !… A moins que ces agissements coupables n’aient une cause particulière… un besoin urgent d’argent… Dans quelle affaire louche avait-il trempé ? Quel engrenage infernal en avait fait un bandit ? Mathilde n’en avait aucune idée. Ce qui était sûr, c’est que dans sa tête c’était le bazard ! Elle n’avait plus, pour jalonner sa vie, ces certitudes réconfortantes qui la soutenaient. Ce que Pensard avait surtout volé, c’était son innocence à elle !
Patricia

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Depuis qu’elle s’en était aperçue, elle ne pensait plus qu’à ça ! 
Il trichait au scrabble. Oui, toutes les fins d’après-midi, ils jouaient au scrabble. Elle avait instauré ce rite depuis qu’elle avait lu une page du « Monde » traitant du cunnilingus. Cet article hilarant, écrit par une femme, disait textuellement : «et si elle sort le scrabble, c’est qu’elle n’a pas très envie d’une léchouille ce soir !». Bien sûr, elle lui avait fait lire ce numéro du « Monde Dimanche » en cornant la page « spéciale ». Mais ce n’était pas un intello, plutôt un primaire, ou même un primate. Ouille ! En disant cela elle allait s’attirer les foudres de la SPPB, la Société de Préservation Psychologique des Bonobos. Cet arriéré mental avait donc accepté ces « cinq à sept » lettriques sinon littéraires. Certes il avait du mal avec le mots de plus de trois lettres et n’atteignait jamais les cases «mot compte double». Mais elle s’était vite aperçue qu’il cachait dans ses poches des E (l’anti Perec, le verbicruciste !), des A et même des H, pour faire les onomatopées qu’ils s’étaient mutuellement autorisés. Bien que contrariée et plutôt obsédée par cette transgression fondamentale bactérienne et cette malhonnêteté intellectuelle virale elle avait finalement décidé de ne pas le punir, même si elle avait peur de perdre. Elle le laissait faire pour une excellente raison : après avoir franchi  la barre himalayenne des quarante points, ce qu’il ne pouvait atteindre sans frauder, il fumait une cigarette et s’endormait béat. B.A. ba !
Bertrand

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Décidément, ce matin, tout était contre elle, pensa Julia. A peine sortie de chez elle, elle vit que le pneu gauche arrière de sa voiture était crevé !! Quelle malchance ! Heureusement, Marc n’était pas encore parti. Elle l’appela et il changea la roue, non sans avoir bougonné une bonne dizaine de fois. Tant pis, pas grave, n’importe comme, il avait fait son temps et n’était même plus agréable, alors pour une fois qu’il servait à quelque chose…
Sans même penser à le remercier, elle fonça sur l’autoroute, mais fut vite freinée dans son élan par un incroyable bouchon… Apparemment, un accident. Julia rongeait son frein. Si c’était bien un jour où il ne fallait pas qu’elle arrive en retard… Aujourd’hui allait être sa consécration ! Elle devait de donner le meilleur d’elle-même.
Elle se gara n’importe comment et courut vers sa loge. Tremblante, le souffle court, elle tenta de se calmer pendant que la maquilleuse lui rendait un visage présentable. Aujourd’hui, au lendemain de son élection, elle devait interviewer Donald Trump !!! Incroyable pour elle, petite journaliste, jusqu’à présent sans envergure, mais qui n’attendait que son heure.
Dans le studio d’enregistrement, Donald était déjà là…
Elle se précipita vers le fauteuil alors que le directeur criait « Antenne ! ». Le studio s’éclaira et c’est alors qu’elle remarqua que sa braguette était ouverte !!! Toutes les questions pertinentes qu’elle avait préparées avec soin se délitèrent dans sa tête. Elle ne pouvait penser à autre chose. Depuis qu’elle s’en était aperçue, elle ne pensait plus qu’à ça… et ne put réprimer le fou-rire qui l’envahit, au risque de compromettre à jamais sa carrière.
Fabienne

DEVOIR : un sandwich

Balazuc

Balazuc

La nuit blanchissait, au loin, un coq chanta trois fois.
Algonde y vit un mauvais présage. Elle avait marché toute la nuit dans la forêt et en touchait presque l’orée. Elle était épuisée. Il avait plu et sa cape de laine était trempée. Elle claqua des dents et se rendit compte qu’elle était complètement perdue.
Comment en était-elle arrivée là ? Elle ne comprenait pas.
Ses pensées se perdirent. Vingt ans plus tôt, elle était née dans un petit village calme et prospère, accroché à l’ombre du château des Seigneurs de Balazuc, bien protégé par ses remparts. Des laudes aux vêpres, les cloches de l’église Sainte-Madeleine rythmait la vie de tous les villageois. Elle connaissait chacun d’entre eux. Elle avait vécu heureuse et la jolie petite fille aux boucles brunes était devenue une très belle jeune femme que les drôles du village regardaient avec envie. Elle ne voyait que Mathieu, le fils du forgeron. Ensemble, ils avaient partagé tous leurs jeux et tous leurs rêves. Depuis la Saint-Jean, ils étaient promis l’un à l’autre et se marieraient après Pâques.
Un matin d’été, alors qu’elle se promenait dans la forêt pour y cueillir des baies, elle avait rencontré Gersande qui vivait isolée, dans une vieille cabane. Elle connaissait les secrets des plantes. On la disait un peu folle. Algonde la trouva au contraire très sensée et elles discutèrent de la vie, de la mort, de Dieu. Pour Gersande, Dieu était clément et bon, donnant aux hommes force raisons de se réjouir et de profiter de la vie, contrairement à ce qu’enseignait l’austère église. Algonde fut séduite par cette femme libre et son discours qui correspondait à ses aspirations profondes. Elles se revirent souvent. Peu à peu, Algonde appris de Gersande comment soigner une mauvaise fièvre, une méchante brûlure ou les douleurs d’une parturiente. Tous les villageois tirèrent profit de cet enseignement.
Mais un matin, tout avait basculé. Deux moines dominicains étaient arrivés à dos d’âne. Maigres, la face longue comme un carême, les yeux brûlant d’un fanatisme destructeur, ils firent réunir les habitants sur la place du marché. Ils étaient mandés par le pape Grégoire pour purifier l’église et chasser les hérétiques.
Toutes les fêtes, hors les fêtes saintes devraient être célébrées dans le plus grand recueillement et la pauvreté, seraient désormais interdites. Tous les livres seraient brûlés et les hérétiques poursuivis et punis par le bûcher. La douleur ou la maladie ne devaient plus être combattues car envoyées par Dieu pour l’expiation des péchés. Algonde fut donc vite accusée de sorcellerie et enchainée devant la porte du prieuré. Après souper, alors que le village commençait à s’assoupir dans cette nuit froide de décembre, Mathieu vint la délivrer et lui dit qu’elle devait s’enfuir. Les deux amants, en pleurs, tombèrent dans les bras l’un de l’autre, puis sur un ardent baiser se séparèrent. Dieu seul savait quand ils pourraient à nouveau se revoir.
C’est ainsi qu’elle avait traversé la forêt et se retrouvait à présent seule, grelottante et affamée dans ce lieu qu’elle ne connaissait pas et qui l’effrayait. Alors, elle tomba à genoux et remit son âme à Dieu. Lorsqu’elle releva la tête, elle vit au loin, la clarté d’un fanal. Le cœur plein d’espoir, elle s’y dirigea et devina, plus qu’elle ne vit, une vieille masure délabrée. Elle appela, d’une toute petite voix, puis de plus en plus fort mais personne ne lui répondit. Pourtant, à travers la porte entrouverte, elle voyait la lueur d’une bougie et d’un feu dans la cheminée. Certes le lieu était des plus pauvres, mais elle y vit une manifestation de la présence divine et décida de s’installer là pour un petit moment, de continuer à soigner les corps, comme elle l’avait appris. Elle fit le tour de la cabane.
La maison elle-même n’était pas aussi laide de ce côté, mais elle n’en paraissait pas moins lugubre et laissée à l’abandon.
Fabienne

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3 FOIS

 La nuit blanchissait, au loin, un coq chanta trois fois, puis trois fois et encore trois fois. « La preuve par neuf aurait pondu la poule ». « J’en ai plus que marre de tes blagues débiles. Essaie un peu d’être sérieux, surtout ce matin », m’a engueulé Toussaint. Toussaint c’est mon cousin germain. Tiens, germain ça me fait rire sous cape au moment où les prussiens nous menacent. Moi, c’est Scaevola, la Montagne. Mes parents m’ont donné ces deux prénoms. En ces temps post-révolutionnaires ce n’est pas facile à porter. Encore heureux, mes vieux ne pouvaient pas le deviner, je suis gaucher. Scaevola est donc idoine. Par contre avec mes soixante kilos tout crottés, tu parles d’une montagne. Enfin, à seulement seize ans j’ai l’espoir de forcir, si tout va bien ! Si on s’en sort. Quand le sergent recruteur nous a reçus, il a bien rigolé. La vraie montagne c’est Toussaint. A cause de ma stature nous avons été affectés parmi les voltigeurs et on s’était promis de ne jamais se quitter.
Ce matin du dix-huit juin, nous faisons partie de la quatrième escouade envoyée en reconnaissance vers la forêt de Hougoumont. Douze hommes pas rassurés. Les trois premiers  groupes n’étaient pas revenus. Le sergent avait exigé un rapport coûte que coûte. Certes les conseils de prudence étaient superflus. Depuis le petit matin, cela tirait dans tous les sens. Il ne pleuvait plus à  flot comme la veille, sauf des balles. Nous étions plutôt contents d’avoir à traverser ce grand champ de blé. Les autres corps d’armée s’embourbaient, harassés de gadoue, de faim et d’insomnie. Pour tout général ou même colonel, une bataille peut être le début de la gloire. Pour le simple soldat, c’est très souvent le début de la fin. Nous espérions tous que ce serait la der des der ! Nous progressions lentement en groupe serré, les épis jusqu’à la taille. A environ cinquante mètres de l’orée du bois  de conifères, un ordre a fusé : fire ! Deux hommes ont tout de suite été couchés pour toujours. Quatre ont mis un genou a terre près des cadavres pour constituer le premier rang et tirer. Cinq autres ont épaulé debout derrière eux et la deuxième salve les a tous étendus raides, touchés à la tête ou au poitrail. Putains d’Anglais capables de tirer trois coups à la minute. Et moi, on ne m’avait pas confié de fusil puisque je n’en avais pas l’instruction. Je m’étais donc assis en vitesse sur un uniforme pour recharger la deuxième arme qu’avait emmenée Toussaint. Même pas le temps d’avoir peur. Il a pu tirer cinq fois  sans voir l’ennemi embusqué. Deux projectiles l’ont touché. L’un lui a fait éclater le tibia. L’autre l’a atteint à la cuisse. Une nappe de sang a mouillé sa culotte de caporal. La veine ! Nous étions maintenant les seuls survivants au milieu des corps de nos camarades. J’ai pris la ceinture de l’un deux et l’ai serrée du mieux que je pouvais sur l’aine de mon cousin. «  J’ai foutrement mal à ma jambe, m’a-t-il dit calmement. Dépêche-toi de ramener les corps les uns sur les autres, cachons-nous dessous et pas un mot ». De toutes façons, la canonnade et la mitraille auraient couvert des chuchotements mais je n’avais diantre rien à dire. Je regardais perler la sueur sur les tempes de Toussaint. Il ne se plaignait pas. Je savais qu’il avait déjà été blessé lors de la campagne d’Italie, il y a longtemps. Les corps des copains sont devenus froids et humides. Au tout début, je m’étais brûlé la paume en voulant écarter le canon d’un Charleville à silex. C’était ma seule blessure. Le soir est vite arrivé, noyé de nuages noirs. Nous avons partagé les maigres victuailles trouvées dans mon havresac. Les canons se sont tus. La bataille était terminée. On n’entendait plus que les cris de douleur et d’angoisse des blessés, des mourants. Une fois de plus, seuls les francs-maçons s’en seraient sortis. Dors, je veille, a ordonné Toussaint. J’ voulais pas. Mais la fatigue m’a fauché comme un coup au menton. Le coq, encore lui, m’a réveillé à l’aube. Il devait y avoir une ferme dans ce bois, ai-je pensé. Mais je n’étais pas libre de mes mouvements. J’étais un de ces corps emmêlés comme des bûches avant le feu. Tous étaient froids, y compris la jambe brisée. Son sang visqueux m’a collé aux doigts. J’étais seul et ne savais que faire. Manifestement les vaincus avaient fui et les vainqueurs avaient rejoint le Mont Saint-Jean, de l’autre côté de l’épaisse forêt. J’ai décidé de ne pas bouger. Me lever en plein jour serait suicidaire. Tout heureux de trouver une gourde pleine dans cet amas de chairs, j’ai bu le précieux liquide à petites lampées. Cela a été ma seule occupation du dix-neuf juin.
Demi-lune sans nuages, cette nuit. Encore engourdi, je repousse les dépouilles rigides. Je prends avec moi un des fusils. Je ne sais pas pourquoi ! Plus de balles ni de poudre ni d’écouvillon. Il me servira de canne ou pour faire peur, bêtement. Je progresse vers le sud, les yeux au ras des épis. Au bout de quelques heures je repère la colline de Rossome, que je contourne précautionneusement. Je sais que derrière il y a la ferme du Caillou où le petit Caporal avait fait installer son quartier général. Il y avait passé la dernière nuit avant la conflagration, sous laudanum. Peut-être y trouverai-je à béqueter. Je suis vite déçu. Tout le devant est détruit par un incendie qui a dû prendre dans la grange adjacente. Les cendres fument encore. Je suis de nouveau seul, dernier vaincu. Baissant la tête, je fais le tour. La maison n’était pas si laide de ce côté là, mais elle n’en paraissait pas moins lugubre et laissée à l’abandon !
Bertrand
 (Waterloo – 18 juin 1815)

La nuit blanchissait, au loin, un coq chanta trois fois… Un hurlement strident lui répondit juste à côté de moi et me fit sursauter. Un coq sortit du buisson de ronces à ma gauche. Saleté de volaille !

Je repris dans la pénombre mon avancée. Je devinais à peine l’ancien chemin pavé. Il était envahi de ronces, d’herbes hautes et de branches cassés des chênes centenaires. Cette propriété avait été la plus belle du village, il n’en restait aujourd’hui qu’un territoire abandonné à la nature.
J’entendis un bruit de voiture, je pressai le pas et me griffai les bras en tentant de dégager un passage. Le temps m’était compté… Enfin, après une dernière lutte avec un chardon gigantesque qui déchira le bas de ma robe, je parvins au pied de la bâtisse. Je ne l’avais pas vu depuis près de 50 ans. Elle ne ressemblait plus au magnifique manoir de mon enfance, les balcons s’étaient affaissés, les vitraux avaient disparu. Je fis le tour rapidement, à la recherche de la porte de service qui permettait de rejoindre directement la cave. La maison elle-même n’était pas aussi laide de ce côté, mais elle n’en paraissait pas moins lugubre et laissée à l’abandon.
Claire

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La nuit blanchissait. Au loin un coq chanta trois fois. J’avais fait ce chemin comme on fait un pèlerinage. J’espérais retrouver l’enfant que j’avais été et sentir à nouveau cette complicité  merveilleuse qui me liait à Tom, mon frère jumeau. La vieille bâtisse où je pénétrai avait été le témoin attentif de notre histoire familiale. Mon grand-père s’y était éteint paisiblement, juste trois ans après ma grand-mère Sophie. Mes parents avaient alors quitté Paris pour y élire domicile. Entre amour et chamailleries, ils avaient vécu de longues et heureuses années dans cette maison où avaient grandi leurs trois enfants. Les murs semblaient résonner encore de nos rires et  de nos bagarres d’ados. Avec ma lampe-torche, j’éclairai le moindre recoin que le jour naissant me cachait encore. Chaque vieux meuble me parlait de nous. Sur l’armoire de ma chambre, je redécouvrais, ému,  photos et posters. Hormis la poussière qui, du grenier à la cave, avait envahi chaque pièce, rien, en apparence, n’avait changé. Pourtant tout était définitivement si différent… Ce silence, soudain assourdissant, me criait ton absence, toi, mon jumeau, mort noyé dans cette rivière où nous nous étions si souvent baignés. La joie avait brusquement déserté notre foyer et, pour survivre, nous l’avions abandonné. Comment parvenir à colmater ce vide immense que tu nous laissais ? Avec le temps, la vie bien sûr,  avait fini par se réorganiser : une autre ville, une autre maison, de nouvelles habitudes… Mais, en ce jour anniversaire de ton départ, j’avais voulu me rapprocher, tenter de retrouver à travers ces vieux murs un peu de toi. Hélas ! tu avais déserté notre maison, tout comme nous l’avions fait il y a dix ans déjà… Alors, j’ai refermé la porte. J’ai remonté lentement la petite allée de noisetiers et je me suis retourné une dernière fois, comme pour fixer à jamais l’image de cette demeure où nous avions vécu si heureux. La maison elle-même n’était pas si laide de ce côté mais elle n’en paraissait pas moins lugubre et laissée à l’abandon.
Patricia

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