Atelier d’écriture de la Maison du livre NC

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25 novembre, 2018

Atelier d’écriture du 19 novembre 2018

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MLNC

Nous voici de retour dans la salle Eiffel de la Bibliothèque Bernheim. Les travaux sont finis !!!

 

DEVOIR : drôle de métier
Péteur de câbles

câbles

Alcide était né avec une particularité qui faisait de lui un monstre, pour ceux qui ne le connaissait pas : il était né avec des dents en acier… Pressé de voir ce monde, il était arrivé en seulement deux poussées. Personne n’étant là pour assister la parturiente, il avait tout de suite décidé de trancher le cordon ombilical, puis, blotti dans les bras de sa maman, il lui avait fait un magnifique sourire… Il se demandait encore pourquoi elle avait hurlé. Horrifié par ce rejeton, que tout le monde avait aussitôt surnommé « Requin » (voir James Bond !), sa mère avait décidé qu’elle ne l’allaiterait pas – on peut comprendre ! Le jeune Alcide tranchait toutes les tétines de ses biberons jusqu’à ce son père lui en fabrique une en kevlar. Tant bien que mal et quasi dans l’indifférence générale, Alcide grandit et devint un très beau jeune homme, très fort et très grand. A l’école, il avait toujours de bonnes notes, même si quelquefois, il ne les méritait pas tout à fait… Mais ses maitres et professeurs étaient toujours effrayés de son physique si trompeur… Car Alcide était placide ! Heureusement, d’ailleurs !
Un jour cependant, il perdit son calme : au retour de l’école, il trouva, à son habitude, sa mère devant la télé. Elle y passait le plus clair de son temps. Lassé et blessé par tant d’indifférence, Alcide coupa le câble d’un coup de dents. Sa mère hurla et le jeta dehors. C’est ainsi que naquit sa vocation.
Alors qu’il errait, seul, dans la rue, il croisa une manifestation altermondialiste. Il fut intéressé par leur combat et les suivit. Il trouva ainsi une famille qui prit bien soin de lui. Ses nouveaux amis l’amenaient, tous les samedis, en pleine campagne pour qu’il pète tous les câbles qui enlaidissaient le paysage : câble de téléphone, d’électricité, fibre optique…
Alcide était tellement avide d’amour et de reconnaissance qu’il faisait tout ce qu’on lui demandait. Un jour, pourtant, le « pétage de câbles » tourna mal. Les habitants de la région en avaient plus qu’assez de ces détériorations de matériels et étaient en train de péter le plombs. Aussi, organisèrent-ils une mission punitive et mirent-ils au point un guet-apens pour capturer ce vandale.
Le coupable fut amené sur la grand place du village et le dentiste lui arracha publiquement et sans anesthésie ses dents en acier. Le pauvre Alcide cria beaucoup et péta même une durite…
Par la suite, les villageois, qui n’étaient pas de mauvais bougres, se cotisèrent et lui offrirent des prothèses aussi belles que de vraies dents.
Les filles s’aperçurent alors qu’Alcide était beau. Il épousa l’une d’entre elles et, à partir de ce jour mena une existence ennuyeuse, comme tout le monde…
Fabienne

Cable

Je suis jeune ! Cette affirmation fait toujours plaisir. Mais dans mon cas, je suis à l’évidence trop jeune. Ce n’est pas que mon poste de travail soit si exigeant, un peu dangereux, quand même.
Mon curriculum vitae avait attiré l’attention de mes supérieurs. A 24 ans, j’étais l’auteure d’une thèse de près de cent pages sur Thomas Edison, sa vie et son œuvre. Le sourd qui créa le phonographe. Le titulaire de plus d’un millier de brevets industriels. Le fait qu’il ait eu l’idée de l’ampoule électrique m’a toujours fait rire. Comme dans les BD : comment mieux exprimer l’apparition d’une idée qu’en dessinant une ampoule à incandescence ? Cette thèse, je l’ai soutenue à la faculté de lettres d’Alger. Dès 1938, mon père nous avait expatrié vers la capitale algérienne, craignant pour ma mère de nationalité allemande. En 1943 ma formation a été ultra-rapide. En un an à peine, me voilà merlinette. Nous, les femmes, nous remplacions les hommes, militaires des transmissions, appelés à combattre les Nazis.
Après bien des péripéties aventureuses, je suis arrivée à Paris il y a trois mois. Très vite, je me suis faite embaucher à la kommandantur, à l’hôtel Meurice, près de l’Opéra. Mon allemand berlinois parfait (perfekt), de faux certificats persuasifs et ma robe légère en cette toute fin de printemps, m’ont permis d’obtenir ce poste de secrétaire auprès des agents de transmissions.
Ce service occupe  le grand dressing de la suite royale au dernier étage de l’hôtel. Le reste de l’immense appartement est dévolu à Von Choltitz et son état-major, mais ils n’y dorment pas la nuit et les soirées sont calmes. Heureusement nous sommes très peu nombreux et le manque de place ne se fait pas trop sentir dans cet imbroglio de fils et de branchements. Le caporal Verndt et le sergent Berndt sont commandés par le sous-lieutenant Ernst. Je ne vous donne pas leur grade en langue teutonne, j’aurais l’impression d’éternuer trois fois. Ernst est vraiment très beau. Mince, élancé, cambré dans son uniforme très ajusté, il a les cheveux châtains coupés en brosse courte. Ses mirettes ont la couleur du lac Alpsee en hiver, sans la glace. Il parle français avec le doux accent que les germaniques ont quand ils ne hurlent pas des ordres ou des injures. Cela faisait partie de ma mission d’obtenir rapidement la confiance de mes employeurs. Avec Ernst je crois y être parvenue et même un petit peu plus certains soirs. Nous avons des horaires stricts : Ernst et moi de 8 heures à 23 heures, la nuit pour les deux autres lourdauds. Ils sont si peu débrouillards qu’ils nous laissent interpréter les messages nocturnes.
Depuis un mois, j’ai réussi à convaincre Ernst de ne s’occuper que des câbles venant d’Allemagne ou en allemand. Moi je traite ceux venant de France et en particulier ceux de Vichy. Les plus urgents viennent directement du QG d’Hitler ou du Berghof. Nous les décodons (oui, moi aussi maintenant !!!), transcrivons et transmettons le plus vite possible aux pièces voisines. Depuis quelque temps et en particulier depuis l’attentat du 20 juillet, les câblogrammes sont de plus en plus délirants sur la forme, et même parfois sur le fond. Von Choltitz est revenu de Berlin en traitant son Fürher de dingue en présence de ses officiers de confiance. Devant certains messages, le regard d’Ernst se trouble, proche des larmes. Sa famille a servi militairement l’Allemagne depuis plusieurs générations mais dans la tradition humaniste exprimée par Thomas Mann. Il souffre de voir les populations harcelées par la SS. Sa francophilie s’est-elle accentuée du fait de ma présence ? J’apprends par cœur les câbles les plus importants. Le soir, je les traduits et les transmets à Madeleine, mon contact à Pigalle. Si je puis aider à ce que la guerre finisse vite…
Au début de ma présence, nous corrigions seulement la forme des messages les plus agressifs. De fil en aiguille, nous avons été tentés d’en modifier la signification. Les collabos pétainistes me donnaient la nausée. Cette altération des dépêches est devenue un jeu, dangereux certes, mais nous riions sous cape. J’ai déclenché l’hilarité d’Ernst un soir alors qu’il m’avait embrassée à l’ombre d’une rue. « Sais-tu ce que nous sommes : nous sommes des péteurs de câbles ». Il a tout de suite saisi le jeu de mots car il connaissait les péteurs de durites, de plombs ou de boulons, nombreux dans sa famille. Cette activité de péteur de câbles, nous l’appliquions avec intelligence et surtout avec nos convictions. Pour Ernst cependant c’était convictions anti troisième Reich et intelligence avec l’ennemi. Et, je peux bien le dire, assez souvent je pétais la trouille !
Le 22 août, les alliés approchent de Paris et je sais que la 2ème D.B. est en tête. Je l’ai dit à Ernst qui sait depuis longtemps que menée par un aliéné, l’Allemagne a perdu la guerre. Il sait aussi que son honneur passera par le sacrifice. Quant à moi, quel sera mon sort si les FFI me dénichent ici ?
Les allemands avaient miné la plupart des édifices parisiens importants. En amenant un de nos messages bidouillés, j’ai vu sur le bureau d’un adjoint de Von Choltitz la carte détaillée des sites. Très tard pour en informer quiconque mais j’essaierai. Paris connaîtra-t-elle le sort du Havre dévasté par les bombardements alliés ? J’aime Paris, même si je ne la connais que depuis peu. Je suis persuadée qu’Ernst l’aime aussi.
Dans l’après-midi, nous parvient un câble monstrueux échappé du crâne dément du moustachu lui-même. Exécution immédiate, ordre formel de raser la capitale de la France. Heureusement, nous sommes seuls. Je prends Ernst dans mes bras, nul besoin de mots. Sur le cahier qui collige les câblogrammes je ne note rien. Notre activité de « péteurs de câbles » trouve sa pleine justification.
Le 23 août, Leclerc approche de la Porte d’Orléans. Nous choisissons de ne toujours pas transmettre. Nous ne le ferons que le 24 au matin. Ernst, très pâle, se lève de son bureau, réajuste méticuleusement son uniforme et me jette un regard comme si c’était le dernier. Il entre dans ce bureau de commandement devenu immense. Il tend le câble dont nous avons maladroitement effacé la date et le remet à Von Choltitz en mains propres. Celui-ci le prend calmement, le lit et sans un mot le froisse dans sa main gauche en regardant les toits de Paris. Ernst qui comprend tous les messages revient me serrer dans ses bras. Le soir nous recevons le fameux « BRENN PARIS ? » d’Adolphe.
Maintenant je peux vous le dire : péter un câble, ça fait du bien !
Bertrand

 

Ctulu

Puisque sa vie était presque uniquement constituée de paradoxes, Arthur avait dû s’habituer. Lui qui avait toujours été célibataire auparavant avait réussi, un mois plus tôt, à sortir avec une fille très sympa et pas trop mal faite, Amandine. Et depuis l’amour durait. De même, lui Arthur, qui était doux comme un agneau, pétait des fois une durite et entrait dans une sorte de transe de fureur incompréhensible, sans qu’on sache pourquoi. Cela lui avait d’ailleurs valu le surnom de « péteur de câble ». Lui non plus d’ailleurs ne savait pas pourquoi, d’autant plus que l’élément déclencheur était souvent stupide et infime. Une fois, il avait trouvé le pain des tartines de son goûter trop dur, et pour passer ses nerfs ils avait écrasé dans sa main la miche pendant deux bonnes heures, et à la fin il ne restait au final plus qu’une montagne de miettes, trônant royalement sur la table. Cependant, bien qu’Arthur fût un habitué des situations paradoxales, il n’aurait jamais pu se douter que son samedi soir serait si ordinaire, et que sa nuit de samedi serait extraordinaire à ce point.
Samedi soir – ainsi que dit plus tôt – fut une nuit d’une banalité presque inquiétante. Amandine était d’ordinaire prompte à aller à la baie des Citrons boire bières sur bières (sans alcool, évidemment, mais le placebo avait malgré tout un effet immédiat sur son cerveau). Toute la journée elle avait été à son salon de coiffure qui faisait aussi la manucure, et une coiffeuse du nom de Lola avait occupé tout son après-midi, en lui racontant sa vie. Son épuisement était, ainsi, plus que justifié. Elle se coucha vers vingt heures, et son couche-tôt de copain l’avait suivi immédiatement, trop content de pouvoir dormir à huit heures du soir avec une petite amie aussi fêtarde. Celle-ci, comme d’habitude, vissa ses écouteurs dans les oreilles, tout en allumant son téléphone pour cliquer sur une vidéo intitulée « ondes delta musique relaxation pour dormir dix heures ». Arthur, lui, surfa un peu sur le net, puis s’endormit, l’IPhone encore serré contre sa poitrine. Il en oublia de fermer les stores, si bien que là lueur de la lune, baignant la pièce, l’aida à atterrir dans les bras de Morphée.
Bien plus tard dans la nuit, Arthur se réveilla. Pas étonnant, il avait un sommeil très léger, puisqu’il adorait ronfler et qu’il était toujours affligé de cette malédiction des paradoxes. Il n’osa pas bouger, trop fatigué pour esquisser le moindre geste, et se contenta de glisser un regard par-dessus son épaule. Ce qu’il vit finit de le paralyser.
Juste devant le lit, courbés au-dessus de la couchette, trois hommes fixaient Amandine. Leurs capuches vert olive, démesurément grandes et pointues, les faisaient ressembler à des membres de l’Inquisition, voire du Ku-Klux-Klan. Ils parlaient entre eux à voix basse, et Arthur se félicita d’avoir bien révisé ses examens d’anglais pour comprendre leurs murmures. Celui qui était le plus à droite demanda :
- Pensez-vous qu’elle fera l’affaire ? Elle dort avec un jeune homme, est-elle vierge au moins ?
Arthur ne put retenir un sourire las ; oui, elle était vierge.
- Voyons, cher acolyte, lui répondit celui à ses côtés, nous ne pouvions rêver mieux ! Cette donzelle sera la treizième, et enfin nous réussirons. Cette jeunesse pervertie et délinquante est certes assez versée dans les pratiques des plaisirs corporels, mais je ne pense pas que ce soit ici le cas. Même le jeune homme semble des plus assoupis, qu’attendons-nous ?
- Prudence, prévint le dernier, il se pourrait tout de même que nous rentrions avec une impure. Je vais employer l’immense puissance du grand Cthulhu, son savoir me permettra de combler notre ignorance.
Arthur se souvint qu’il avait déjà entendu ce nom quelque part. Oui… dans les bouquins de sa tante un peu givrée : une nouvelle s’appelait « l’Appel de Cthulhu ». Tout ce qu’il savait, c’était que ce livre était à mi-chemin entre horreur et fantastique. Aucun renseignement sur le personnage, cependant. Il remarqua, grâce à la lumière de la lune, que celui qui venait de parler avait posé ses mains sur le ventre d’Amandine. Tétanisé, Arthur ne vit que les ongles, noirs et longs de cinq centimètres, qui enserraient sa bien-aimée. Il lui sembla que l’air vibrait légèrement, et qu’une légère aura d’un vert malsain enrobait les mains de l’intrus. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre que la vibration était due aux voix des visiteurs, qui manifestement s’échauffaient les cordes vocales. Ils fermaient tous les yeux, ce qui soulagea grandement le jeune homme. Il remarqua aussi que leurs visages n’étaient pas couverts, laissant apparaître leurs traits disparates. Puis, à son grand étonnement, ils se mirent à chanter. Enfin, on aurait dit une chanson au premier abord, mais en fait ils parlaient en rythme, dans une langue incompréhensible. Leurs voix graves invoquaient dans la petite pièce un poids omniprésent. L’air était plus lourd, les respirations plus pénibles. Arthur pensa qu’il venait de prendre dix kilos en un instant. Il se focalisa sur les paroles du chant, captant des syllabes inintelligibles.
- Cthulhuuu Iä… Cthulhuuu fhtagn… ghtakt zhrôxx Igniapp…
Dans un éclair de lucidité, Arthur se souvint que, plaqué contre son torse nu, se trouvait son IPhone. Discrètement, il leva le bras (ce qui ne parut déranger personne) et saisit le portable. Réduisant la luminosité au maximum et mettant le son sur off, il tapa sur Google « Cthulhu » et appuya son doigt sur l’écran, qui afficha la page Wikipédia référente.
« Cthulhu est une créature fantastique de fiction tirée de l’œuvre littéraire de l’écrivain américain Howard Phillips Lovecraft. Il apparaît pour la première fois dans la nouvelle « l’Appel de Cthulhu », publiée en 1928. Gigantesque monstre sous-marin, il possède une tête de seiche ainsi que des tentacules de pieuvre et des ailes semblables à celles d’un dragon. Certains humains dévoyés lui vouent un culte immémorial. »
En premier lieu, Arthur se félicita de s’être souvenu du nom de la nouvelle ; En second lieu il fut terrifié par cette description, et encore plus par le lien qu’il fit entre « les humains dévoyés vouant un culte immémorial » et les sinistres personnages tout près de lui. Il entraperçut, attachés à leurs cous, des pendentifs représentant un tentacule ondulé, coulant vers le bas sur quelques centimètres, puis se refermant sur un cœur arraché, ce qui finit de dissiper ses doutes sur le sujet. Il glissa vers le haut pour continuer sa lecture.
« Monstre abyssal et divinité aquatique maléfique, on dit  que Cthulu apparaît en rêve aux personnes qu’il va visiter. Un choix s’offre à eux : rejoindre son cercle de fidèles, ou périr d’une manière aussi douloureuse que raffinée. »
Alors qu’il poursuivait ses recherches, Arthur ne put s’empêcher de comparer Cthulhu à Davy Jones, le pirate à tête de poulpe dans les films « Pirates des Caraïbes ». Il poursuivit, le souffle coupé à la fois par ses découvertes et par l’ambiance littéralement oppressante de sa chambre.
« Une prophétie de ses adorateurs, tirée du célèbre Nécronomicon, veut que Cthulhu dorme sous l’océan Pacifique d’un sommeil éternel, que seul le plus fervent des rituels pourrait briser. Il est intéressant de noter que Cthulhu étant censé être défunt depuis bien longtemps, la créature échappe à la mort grâce au sommeil et au rêve, aboutissant ainsi à une des prophéties du livre fictif : « N’est pas mort ce qui à jamais dort et au long des ères étranges peut mourir même la Mort » ».
En toute hâte le jeune homme, terrifié, éteignit son téléphone et s’immobilisa de nouveau, car les psalmodiassions avaient cessé et les sombres inconnus semblaient émerger de leur torpeur. L’atmosphère s’allégea, et il sembla à Arthur qu’on avait ôté de ses épaules un sac de trente kilos.
- Plus aucun doute, mes frères, déclara d’une voix triomphante l’un d’entre eux en ôtant ses serres d’ Amandine, il s’agit bien d’une pucelle.
Les dents des fidèles, toutes aussi pointues que des crocs de vampires, étincelèrent dans la nuit, faisant frissonner Arthur encore plus fort.
- Plus rien ne nous retient ici. Partons et ramenons au Seigneur la treizième vierge, proposa l’un des trois.
Ses ongles à lui, bien que toujours longs, étaient nettement moins démesurés que ceux de son confrère. Ses doigts s’assemblèrent et s’imbriquèrent en une forme complexe, puis il les écarta. Au fur et à mesure qu’il ouvrait les bras, une image étrange se dessinait devant lui, entourée de l’éclat vert malsain de tout à l’heure. Arthur n’eut pas le temps de  s’étonner de ce nouveau prodige ; il frôla l’infarctus lorsqu’un des sorciers prit Amandine dans ses bras, hypnotisée par sa musique relaxante dans les oreilles. Elle faillit se recevoir du vomi sur la face : son amoureux avait le cœur au bord des lèvres tant l’odeur de poisson pourri du ravisseur était forte. Il se tenait l’estomac ; il n’avait jamais connu pareille pestilence, il s’en rendait compte à présent que ce qui dégageait ladite pestilence était si proche. Heureusement, l’adepte passa au travers de l’image et parut passer dans une autre dimension. La projection était en fait un portail ! Poussé par son amour, Arthur se jeta vers le passage alors qu’il se refermait derrière les intrus. Il s’efforça de ne pas se remémorer les innombrables passages de film où les méchants se faisaient couper en deux, incapables de passer totalement dans un portail comme celui-ci. Deux secondes plus tard, quand il ouvrit timidement un œil, il remercia le ciel d’être toujours entier, et en plus, de ne pas avoir été repéré. perdu dans son nouvel environnement, il se cacha vite derrière un pilier à sa droite. Il observa ensuite avec un peu plus d’attention le reste de la salle.
Il s’agissait en fait d’un véritable hall. Derrière lui, une immense porte, en bois olivâtre, haute comme quatre hommes. Les poignées métalliques avaient été sculptées de manière à ce qu’on croit qu’une pieuvre s’emparait des serrures, passant ses tentacules à travers le verrou. Le plafond, haut d’une dizaine de mètres, était la toile d’un tableau gigantesque : il y était représenté Cthulhu, la Terre enrobée dans sa barbe de tentacules, entouré de ses prêtres, disposés derrière lui en demi-cercle. Il aurait été difficile de déterminer si le tableau devait être pris au sens propre ou au sens figuré.
En descendant on se rendait compte que si la salle était vraiment haute de plafond, elle n’était pas aussi grande qu’on s’y attendait. Les entrées, identiques et aux bouts opposés du hall, étaient flanquées chacune de deux colonnes d’un matériau indéfinissable, puis suivies de quelques marches menant à une étrange partie de la pièce. Directement après les marches, sans porte, se trouvait un pédiluve qui couvrait tout le reste de la salle.
Arthur remarqua que deux autres adeptes se tenaient debout dans le bassin, et parlaient entre eux. Ils étaient semblables à ceux qu’il avait vu auparavant. En observant les acolytes qui lui avaient rendu une petite visite, il vit qu’aucun ne portait de chaussures. Leurs pieds écorchés témoignaient qu’il en était ainsi depuis longtemps. Les porteurs desdits pieds se mirent en mouvement, se rendant directement dans le pédiluve. Celui qui portait Amandine rit avec les autres :
- Nous avons la treizième vierge ! Il serait cependant fâcheux que nos frères soient en retard…
- Bah, le nécessaire pour le rituel est complet ! Quand je pense que les satanistes doivent en attraper 666, ha ! Ça me fait bien rire.
- Oui, mais elles n’ont pas besoin d’être vierges, ce qui est de nos jours un sérieux avantage.
- Bref, nous allons pouvoir commencer. Je vais chercher la Gardienne du Grimoire, préparez comme il se doit cette pucelle.
Celui qui tint ces mots s’en alla ensuite sortir par la porte opposée à celle d’Arthur. Ses quatre comparses se disposèrent autour d’Amandine, qui lévitait à un mètre de l’eau, au beau milieu du pédiluve. À ce stade-là, plus rien n’impressionnait son petit ami. Sortant de leurs ceintures des flasques de métal les prêtres ouvrirent les bouchons et, doucement, se mirent à oindre leur captive d’une huile dont Arthur pouvait sentir la puanteur de là où il était. Heureusement elle conserva tous ses vêtements.
Le dernier des encapuchonnés revint, suivi d’une femme portant un uniforme un peu différent des autres : il était totalement blanc. Sa tête n’était pas couverte par une capuche mais par un étrange casque en cuivre oxydé, couvrant les yeux, qui lui faisait une espèce de collerette derrière le crâne. Son pendentif ne représentait pas un poulpe arrachant un cœur, mais un livre ouvert dont les écrits luisaient du même éclat vert malsain que celui invoqué par la magie des adeptes. Ils était clair qu’il s’agissait de la Gardienne du Grimoire, d’un rang nettement supérieur aux hommes dans la salle. Elle questionna :
- Avez-vous vérifié qu’elle soit vierge ?
- Ne vous inquiétez point, ô Gardienne, nous avons pris le temps de nous assurer de cela.
- Dans ce cas, parfait. Les autres vont arriver d’un instant à l’autre, avec leurs pucelles respectives.
Elle leva les bras au-dessus de sa tête et sembla regarder quelque chose se trouvant dans l’œuvre du plafond. D’une voix vibrante de ferveur, elle déclara :
- Cette nuit, mes amis, restera gravée dans l’histoire comme celle de sa fin ! Cette nuit nous invoquons le plus sublime, le plus puissant d’entre tous ! Celui qui murmure dans les ténèbres… Ctuuuuulhuuuuuu !
- Iä ! Iä ! Cthulhu fhtagn !
Ces dernières paroles avaient été prononcés par les acolytes, entre temps rejoints par bon nombre de leurs semblables. La femme aveugle reprit :
- Cette nuit, nous utilisons la puissance infinie des abysses pour tirer notre maître de son sommeil ! Ainsi que d’autres l’ont dit avant nous, « N’est pas mort ce qui à jamais dort et au long des ères étranges peut mourir même la Mort ». Patience, mes frères, patience ! Bientôt, nous serons submergés par la grâce du dieu tentaculaire, ainsi que tous les hérétiques pullulant sur cette infâme planète ! Notre salut à tous sera remis entre les mains du grand Cthulhu… Et pour nos services, je vous l’assure, il nous accordera une place de choix dans son nouveau monde !
La salle était à présent bondée : tous les adeptes avaient rejoint la cérémonie, et tous priaient, exaltés. La Gardienne continua, emportée par son propre discours :
- Vous savez tous, chers Zélotes, que je suis depuis de nombreuses années la détentrice du Codex. Nous allons utiliser sa puissance, couplée à la nôtre, et les incantations qu’il contient ! Servons-nous… du Nécronomicon !
Elle leva les bras vers le Cthulhu du plafond. Il sembla à Arthur, observant la scène dans un silence religieux, que le monstre en deux dimensions s’animait pour ouvrir sa grande main griffue et palmée. Il ne rêvait pas : le dieu maléfique s’agita, et de sa main surgit un éclair qui partit en direction des bras de sa servante. Une fois que la foudre se fut abattue sur la femme, tout le monde put apercevoir qu’elle tenait à présent entre ses doigts en mauvais état un gros livre, à la couverture de cuir noir. Scrutant l’assemblée, elle poussa un cri de triomphe, bientôt relayé par ses collègues. Tous s’activèrent soudain ; leur chef tonna :
- Amenez les vierges ! Elles seront sacrifiées dans leur ordre de capture.
Quoi ? Un sacrifice humain ? Arthur pesta : il aurait dû s’interposer ! Empêcher ces fous de kidnapper Amandine ! Ainsi, il ne serait pas là, et n’aurait pas à regarder sa petite amie se faire ouvrir le ventre en l’honneur d’un dieu vétuste !
Il s’énervait contre lui-même, à présent, ce qui, quand on y pense, était assez égoïste, vu la situation de sa moitié. Mais, au fond de lui, il savait alors qu’il faisait bien. Il voulait déclencher la rage du péteur de câbles, ce qui ne se faisait que lorsqu’il se focalisait sur une petite chose insignifiante.
Les cultistes s’affairaient, et avaient déjà amené six des treize vierges. La prêtresse, qui maintenant lévitait, assise en tailleur au-dessus de la foule, feuilletait avec grande attention le Nécronomicon. La première de couverture était ornée d’un petit poulpe de jade, incrusté dans le cuir sombre.
- Ô, Celui qui murmure dans les ténèbres, vociféra la femme, nous t’invitons dans notre monde ! Puisses-tu le faire tien et y apporter ton salut !
La première vierge avait été assommée et flottait à la surface de l’eau du bassin. La fanatique arracha un morceau, rouillé et pointu, de son casque métallique. Elle le jeta sur sa victime au visage, et la lame improvisée se ficha dans les chairs faciales avec un bruit répugnant. L’eau du pédiluve s’empourpra, et on mit la deuxième vierge par-dessus la précédente afin de procéder pour la seconde fois au sacrifice.
Ayant assisté au meurtre, Arthur était choqué. Rien que l’odeur métallique du sang qui remplissait la salle lui donnait la nausée. Il lui avait toujours fallu un élément déclencheur pour déchaîner le péteur de câbles en lui. Or, le déclencheur était plus que présent, mais le péteur de câbles refusait de se montrer, paralysé par la peur.
Les Zélotes psalmodiaient à présent une funeste incantation, tous en chœur. Une autre fille tomba sur le tas, montant le nombre de corps à six. Les cadavres n’en étaient plus vraiment ; la peau et les muscles des sacrifiées avaient fondu pour se mélanger avec l’eau sanglante, et former une masse informe de tendons, de chairs et d’organes disparates.
Plus le rituel avançait et plus les adeptes chantaient fort. En assassinant la huitième vierge, et donc en détruisant un peu plus sa coiffe, la prêtresse révéla son crâne chauve et son front, où se trouvait un troisième œil, fermé.
L’horrible mélange qui baignait dans le bassin se mit à bouillir. Il remuait dans tous les sens, parfois même des bulles apparaissaient à sa surface immonde, puis éclataient en éclaboussant les fidèles les plus proches.
Arthur en avait assez. Il craquait. Il se tenait la tête avec ses mains pour ne plus entendre ni les humains immoraux qui sacrifiaient des innocentes, ni l’amas de viande surnaturellement vomitif. Il ne voulait plus rien entendre ; il ne voulait plus rien voir, sentir, toucher ou goûter. Il voulait perdre tous ses sens afin de pouvoir échapper à cet enfer bien trop violent. Il avait songé un moment à se jeter sous les lames de la tueuse, rien que pour pouvoir partir d’ici. Mais, malgré lui, il écouta d’une oreille distraite ce qui se passait, et ne capta qu’une phrase, qui suffit à le faire réagir.
« Cthulhu, la treizième vierge est à toi ! »
Le péteur de câbles s’empara de tous ses sens et appuya sur le bouton off, faisant pareil avec le cerveau et sa prudence. Désormais seuls le cœur commandait à ce corps, et lui ordonnait « Va la sauver ! ». Sans aucune peur et même emparé d’une euphorie guerrière digne des Vikings, Arthur sortit de sa cachette et sauta vers les acolytes. S’appuyant sur la tête de l’un d’eux, il bascula vers Amandine en hurlant son nom, et tendit la main en direction du projectile qui allait tuer la tuer. La flèche se planta dans sa paume, mais il ne broncha pas et saisit sa bien-aimée par la taille. Dans un effort surhumain, il sauta, la fille dans les bras, et atterrit hors du cercle des adeptes.
- Un hérétique ! Hurla la prêtresse, dont le troisième œil s’était ouvert en grand. Comment est-il arrivé ici ?
- Devons-nous l’attraper ? Demanda un fidèle.
- Non, il a la treizième vierge. Tuez-les !!!
Mais aucun éclair, aucun jet de flammes, aucune magie n’atteignit les adolescents. Tous les Zélotes regardaient la viande bouillonnante, qui gonflait démesurément.
- Cthulhu ! Il arrive ! S’écria la femme. il lui manque une vierge !
Plutôt que de courir vers Amandine, elle attrapa un de ses larbins par les cheveux, regarda sa tête et, la jugeant assez repoussante pour servir d’assurance pucelage, la jeta dans la soupe d’humaines.
L’air empestait la viande pourrie, et ce, tellement fort que tous dans la salle pouvaient en sentir le goût sur leurs lèvres. Un grand craquement résonna dans le hall qui, malgré sa hauteur de plafond était envahi par l’atroce tas de cadavres. Arthur observa, encore sous l’adrénaline du péteur de câbles, le Cthulhu du plafond s’animer de nouveau et se glisser dans la chair mouvante. Celle-ci cessa de se mouvoir. Elle se mit à se sculpter elle-même et à prendre un teint vert malsain déjà connu d’Arthur.
Les adeptes, dans une transe et une extase proches de l’orgasme, étaient accroupis dans le bassin dégoûtant. Ils admiraient, les bras ballants et la bave aux lèvres, leur Seigneur se matérialiser devant eux. Ils semblaient totalement « légumifiés », comme privés de leur volonté. Ni la prêtresse ni les jeunes survivants ne parurent aussi affectés par cette apparition.
La « pâte à modeler » sanglante avait maintenant fini de se former. Cthulhu correspondait bien à la définition de Wikipédia : monstre immense, ailes de dragon dans le dos, mains griffues et palmées, tête de poulpe et donc barbe de tentacules. Il se baissa, et s’approcha de la foule de serviteurs qui le dévisageait. La prêtresse prit la parole :
- Ô Maître, Ô sublime Dieu des océans, nous sommes tes humbles serviteurs, tes fervents admirateurs, et les artisans de ton retour sur cette terre ! Nous avons accompli le rituel ! Le Nécronomicon avait raison :  « N’est pas mort ce qui à jamais dort, et au long des ères étranges peut mourir même la Mort ».
Cthulhu regarda sa servante et lui dit :
- Le rituel précise treize vierges, mortelle, et je n’en ai reçu que douze, le dernier humain n’étant pas puceau. Tu as de la chance que je sois de bonne humeur ! J’ai tué pour moins que ça.
La créature tourna son faciès animal vers Arthur et Amandine
- Je suppose que ces deux personnes ne font pas partie de mon culte, et que la fille est la fameuse vierge, sauvée par le garçon. J’admire ton courage, petit.
En un éclair, il saisit le couple avec ses tentacules. Approchant le jeune homme de ses yeux jaunes, il lui fit entendre dans sa tête :
- Malheureusement, tu nuis à mes plans, et je ne peux pas me permettre de te garder en vie.
Arthur se mit à se débattre, mordant les membres visqueux. Cela ne plut pas à Cthulhu ; il déversa sa volonté divine sur le jeune homme qui se mit à hurler de douleur en convulsant.
Puis, sans savoir qu’il était, avec sa copine, le premier d’une longue série, l’insignifiant humain se fit dévorer par Celui qui murmure dans les ténèbres.

Note : Toutes les informations données dans ce récit à propos de Wikipédia ou de l’univers Cthulhique sont tirées des œuvres de Lovecraft. Et donc, en termes littéraires, entièrement vraies.
Loup

boxer

Nash, le péteur de câbles, un pro

Il y a longtemps déjà, nous avions un boxer du nom de Nash.
J’avais toujours cru que c’étaient des chiens calmes.
Après un début de vie périlleux (on aurait dit un petit Biafrais qui tenait à peine sur ses quilles..), il était resté de petite taille, mais pétait la forme.
A vrai dire on ne savait jamais ce qu’il allait pouvoir inventer en notre absence.
C’était un spécialiste en tout genre :
- une fois il avait crevé de ses dents acérées toute la réserve de jus de fruits, une douzaine de packs.
- une autre fois il avait réussi à ouvrir une boîte de chocolats, découpant l’emballage cadeau  par le milieu, sans laisser de trace.
Là, c’était trop fort !
Sur la terrasse nous avions un aquarium, la fierté des enfants.
Des bulles, de la lumière, un jardin aquatique.
A notre retour du travail un soir, surprise, plus rien ne fonctionnait.
Qui donc avait soigneusement sectionné le câble d’alimentation électrique ?
Ce ne pouvait être que lui.
Nous l’avons surnommé Nash, «Le péteur de câbles ».
Pourquoi pas ?
Il existe bien des chiens d’aveugles, des chiens renifleurs, des chiens boxers ou boxeurs..
Nous avons toutefois fait en sorte de ne plus jamais l’autoriser à exercer ce périlleux métier.
Lucile


Exercice
 : Ils se réunissaient chaque mois, un coup chez l’un, un coup chez l’autre. Cette fois, c’est Vendredi qui recevait. Mercredi s’était excusé, un cinq à sept le retenait ailleurs.

jours

Ils se réunissaient chaque mois, un coup chez l’un, rarement chez l’autre. Cette fois exceptionnellement c’est Vendredi qui recevait. Mercredi s’était excusé. Un autre cinq à sept le retenait ailleurs.
Semaine était leur famille et, comme de bien entendu, ils étaient sept. Ces gros bonnets de la finance avaient, comme de bien entendu, un magnifique ego. Leur mois, bien que changeant toutes les quatre semaines environ, cherchait toujours à surpasser les autres. C’est ainsi que Lundi cherchait à subjuguer Jeudi et haïssait Dimanche qui le précédait toujours. De plus, quand dans le décours de la conversation on lui disait « comme un lundi », il pétait un câble. Mardi était un peu gras, surtout en février. Mercredi s’occupait de ses petits-enfants et avait un peu délaissé les actionnaires, mais touchait ses dividendes. Jeudi était jupitérien mais jovial. Vendredi haïssait le poisson surtout le premier jour d’avril. Samedi avait finalement accepté de réunir chez lui les membres de la famille Semaine, même s’il faisait shabbat. Dimanche savait qu’il était le meilleur puisqu’il golfait.
C’était un cinq à sept parce qu’on tolérait l’absence de deux membres maximum, pour atteindre le quorum. De quoi discutait-on lors de ces séances peut-être contradictoires ? De tout et de rien. Que finalement les heures sont longues et que les jours se suivent et se ressemblent.  On essaya bien des les remplacer, ces jours si longs. On obtint seulement de leur donner un nom étranger, chinois ou arabe, ou de les représenter par un idéogramme. Tout cela n’avait guère d’importance et ils optèrent à chaque fois pour le statuquo. Leurs revenus gérés par intelligence artificielle croissaient chaque jour de la semaine que les cours montent ou descendent.
Leur credo était qu’à chaque jour suffit sa peine, surtout s’il n’y en a aucune, de peine.
Bertrand

Jeudi arriva le premier, il était toujours en avance, pressé d’être vendredi…
Lundi, au contraire, se pointa largement en retard, comme d’habitude. Toute sa sainte journée, il ne faisait que trainer. Mardi, un peu plus guilleret, mit le pied sur la porte pile quand dix-sept heures sonnait. Pendant ce temps, Vendredi, en rajoutait, disant qu’il était le préféré ; il prenait son temps, paradait.
Les jumeaux, samedi et dimanche, arrivèrent bien sûr en même temps, mais à peine furent-ils là qu’ils voulurent s’éclipser. Jeudi rouspéta :
-       C’est toujours pareil, dès qu’on vous voit arriver, vous disparaissez aussitôt. Pas moyen de faire quoi que ce soit avec vous !
Soudain, Vendredi demanda le silence et annonça d’un air grave :
-       Chers amis, plus que jamais, nous avons besoin d’être soudés car voilà que j’apprends que cette semaine, on va nous retirer une heure. Alors je vous demande : qui voudrait bien se sacrifier ?
Un silence pesant plana. Personne ne voulait se voir amputer d’une heure, il passait si vite déjà… Mardi demanda :
-       Et pourquoi veut-on nous voler une heure ?
-       Vous le savez bien, comme chaque année, nous allons entrer dans l’heure d’été. Mais soyez sûrs que cette heure que vous allez généreusement donner vous sera rendue en octobre… enfin… en principe.
-       Comment ça, en principe ?
-       Parce que, en général, c’est toujours entre le samedi et le dimanche qu’on la rend…
Les jumeaux firent comme s’ils n’avaient pas entendu et, inséparables, proposèrent une demi-heure chacun, mais bien sûr, la proposition ne fut pas retenue.
Voyant que personne n’était prêt à s’amputer de la moindre minute, Vendredi proposa que cette année, à l’unanimité, c’est Mercredi qui serait raccourci… Eh oui ! Les absents ont toujours tort !
Fabienne

Ils se réunissaient chaque mois un coup chez l’un, un coup chez l’autre et  c’était toujours une fête mémorable, bien arrosée comme il se doit et réjouissant les papilles de chacun ce qui ne gâchait rien.
Lundi avait une âme d’artiste et profitait des débuts de soirée, encore sobre, pour montrer quelques toiles et réciter d’obscurs et tortueux poèmes.
Mardi  pour sa part, était l’organisateur émérite de ces sympathiques agapes.
Mercredi en  était le bout en train, celui  qui savait comme personne faire prendre la mayonnaise en faisant de chacune de ces rencontres mensuelles un joyeux moment de détente où blagues et rires fusaient.  Évidemment, ce caractère enjoué  faisait de lui la coqueluche de la joyeuse assemblée.
Jeudi était le plus taciturne mais savait lever le coude avec une régularité de métronome tout en resservant chaque convive. Aucun verre vide ne lui échappait.
Samedi et Dimanche étaient copains d’enfance  et depuis leur plus jeune âge  adoraient faire des blagues qui, hélas ! n’étaient pas toujours du meilleur goût.  Cette fois-là c’est vendredi qui recevait mais malheureusement mercredi était absent,  un cinq à sept le retenait ailleurs. Personne ne connaissait l’heureuse élue  car mercredi, contrairement à son habitude, avait été très discret sur cette relation. Son absence ne pouvait passer inaperçue et  tout le monde s’interrogeait, vendredi n’ayant pas voulu écorner le secret.
Samedi et Dimanche, sans ce consulte, mais d’un accord tacite, étaient bien décidés à intervenir pour percer ce mystère et révéler à tous l’identité de la jeune-femme ; pas de cachotterie possible avec des amis de si longue date ! Grâce à quelques coups de fils judicieux, ils eurent tôt fait de retrouver la trace de Mercredi et même de connaître le numéro de la chambre d’hôtel.  S’ils n’allèrent pas jusqu’à frapper à la porte des tourtereaux, ils usèrent sans modération du téléphone, appelant environ toutes les cinq minutes. Au final, ce rendez-vous galant fut un fiasco et la demoiselle, verte de rage, quitta discrètement l’hôtel, se jurant bien de ne jamais renouveler une aussi lamentable expérience. Mercredi, confus, dépité mais surtout en colère  était bien décidé à se venger et n’avait aucun doute sur la provenance des appels. Il bouda donc  les réunions pendant de longs mois, ne voulant plus partager son temps avec de tels goujats. Les assemblées mensuelles qui suivirent furent bien ternes et amputés  de leur cher mercredi, les autres jours de la semaine  regrettaient amèrement cette plaisanterie indélicate. Après une ultime réunion sans intérêt, ils décidèrent de présenter leurs plus plates excuses espérant ainsi  le retour  de leur frère de cœur.  Cette exclusion pesant finalement autant à la victime qu’à ses tortionnaires Mercredi revint et fut vivement acclamé par tous. Si personne n’osa réitérer ce genre de plaisanterie douteuse,  il est vrai cependant que les cinq à sept, s’il y en eut, ne coïncidèrent  plus jamais avec les rendez-vous mensuels de la joyeuse assemblée.
Patricia

Le club des AGPARM (Amicale des Gens Presque Anonymes se Racontant leurs Mésaventures) se réunissait chaque mois, selon un planning bien défini ; généralement, quand L’un ne recevait pas, L’autre prenait le relais, mais ce jour-là Vendredi était l’hôte, malgré l’absence de Mercredi, sa sœur. On pouvait trouver dans l’assemblée Quelqu’un, Chacun, Vendredi évidemment, Personne, et pour finir L’un et L’autre, en jumeaux inséparables. Tout le monde était présent, mais L’autre se rendit compte de l’absence de Mercredi. Il questionna Vendredi :
-       Pourquoi ta sœur n’est pas là ?
-       À ton avis ? Il n’y a que deux réponses : soit elle mange, soit elle baise. Parfois même les deux en même temps.
Tout le monde fut choqué par ce vocabulaire si cru, mais Quelqu’un pensa qu’il faudrait demander à Vendredi le numéro de cette femme extraordinaire.
Le début de la réunion fut assez chaotique : Chacun voulant prendre la parole, une dispute avec L’un et L’autre avait éclaté. Personne ne resta indifférent, et demanda à Vendredi de calmer le jeu. Tout le monde argumenta, en disant qu’il avait quelque chose à dire de très important, que Personne ne pourrait raconter. Quelqu’un, en bon alcoolique, avait vidé une bouteille et voulait en venir aux mains avec Chacun. Avec l’aide de L’un et de L’autre, Vendredi parvint à maîtriser la situation.
La tablée désormais plus paisible, hormis le fait que Quelqu’un gisait sur sa chaise, en plein coma éthylique, Personne ne prit la parole. Tout le monde commença à s’agiter, Chacun voulant parler, mais Quelqu’un se réveilla, et Vendredi l’allongea sur le canapé. L’un commença :
-       Nous sommes tous ici car nous sommes affublés de noms ridicules, nous sommes là pour parler de notre semaine éreintante, et de tous les malheurs que nous subissons quotidiennement rien qu’à cause de nos noms, alors écoutons Chacun, même si cela déplait à Tout le monde.
Chacun prit la parole, racontant sa journée, ses petites joies, ses petites misères, bien plus nombreuses, et au final Personne ne se sentit soulagé de son épuisement. Vous l’aurez compris, c’était le négativosaure du groupe. Craignant que la situation ne dégénère de nouveau, L’autre demanda à Tout le monde de se calmer, et de parler devant l’assemblée. Tout le monde se sentit merveilleusement bien après cela, puis, comme d’habitude, Tout le monde attendit Vendredi avec impatience. Celui-ci s’étant endormi, bercé par les ronflement et les hoquets de Quelqu’un, il se releva et passa son tour. Chacun fut très déçu, Vendredi ayant une grande popularité et un charisme bien à lui. Tout le monde, pour une fois, fut de l’avis de Chacun, car comme Quelqu’un lui avait dit une fois, « Vendredi tout est permis ». L’un et L’autre parlèrent à tour de rôle. Puis, pour finir, Personne ne continua, mais Tout le monde considéra la soirée comme déjà bien remplie.
Loup

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