Atelier d’écriture de la Maison du livre NC

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28 novembre, 2017

Atelier d’écriture du 27 novembre 2017

Classé dans : Non classé — joie55 @ 2:12

DEVOIR : On l’appelait l’étranger…

pensionnat

Vie scolaire

Le verdict était tombé. La décision était irrévocable. Il ne l’avait pas vue venir. A y repenser, les contacts de fin d’année entre ses parents, le proviseur de son collège et le professeur principal de sa classe auraient dû lui mettre la puce à l’oreille. Mais il n’était pas de nature angoissée. Pour lui, ses deux premières années chez les grands s’étaient déroulées sans encombres.
Sa situation supposée de gosse de riche, une certaine facilité pour l’étude en dilettante, un goût arrêté pour la condition puissante d’ours des cavernes, tout cela avait contribué à le placer dans ce que politiquement on pourrait appeler « un splendide isolement ». Au fil des années d’une scolarité sans vagues, il avait établi sans le désirer avec les autorités éducatives (ses parents, le proviseur, les profs) un traité commercial avantageux : je vous vends un peu de travail sans déroger à la discipline et j’achète votre tolérante compréhension. Il était donc, dès le primaire, un élève fluide, un de ceux que l’on s’étonne presque de retrouver sur les photographies de classe.
Néanmoins le collège l’avait obligé à réévaluer un peu sa position. Tant de matières différentes et autant de profs aux personnalités difficiles l’avaient amené à faire des choix. De par ses goûts : les maths, le latin et le sport. De par les conseils appuyés de sa mère : le français, la géographie. De par le caractère de psychopathe de la professeure : l’anglais. Le modus vivendi lui paraissait très satisfaisant. Sur le carnet de notes on lui attribuait le plus souvent la moyenne, voire un peu plus avant les fêtes. Mais pour chaque maître le commentaire trimestriel mentionnait toujours la même locution : « peut mieux faire ». Pour donner un exemple, son activité à l’atelier bois-fer, deux heures par semaine, était appliquée mais minimale. En une année il n’avait réussi à usiner qu’une seule pièce métallique, certes la plus belle de la classe. Les autres en avaient profilé entre trois et cinq. L’appréciation du prof de travaux manuels fut donc légèrement différente : « pas mal, mais peut faire plus ». Il pensait suivre un long fleuve tranquille qu’il finirait de franchir par un bac. On voyait la Garonne depuis certaines fenêtres de sa classe. Il lui plaisait encore plus de continuer cette navigation pacifique depuis qu’il était tombé amoureux transi de la plus belle fille de l’établissement à peine plus âgée que lui. Son joli minois et ses formes déjà envoûtantes méritaient la considération de tous, y compris du prof de gym. Surtout elles peuplaient ses nuits de rêves audacieux. Il se pensait discret mais ses regards langoureux et, il faut bien le dire, assez débiles n’avaient pas échappé à la malice des autres élèves. Ils se gaussaient volontiers de son acné dévorante et de son bégaiement incontrôlable dès que la jeune fille provocante l’approchait à moins de trois mètres. Bref, tout allait bien ! Cette situation de fonctionnaire détaché (ou d’évêque in partibus de Parténia) lui donnait même bonne conscience, en toute insouciance.
Mais voilà. La sentence était tombée à la fin août. Il avait pourtant fait de beaux efforts pour être un bon fils. Il avait participé, surtout par la présence, à la cueillette des pommes sur la propriété agricole de son père. Il faut dire qu’il y avait une troupe de jeunes et jolies cueilleuses. Il en était ému, bien qu’il ne sache pas ce que croquer la pomme veuille dire. Son père l’avait récompensé au-delà de ses espérances en lui apprenant en un week-end à conduire un petit tracteur. Reculer en contrebraquant avec la remorque était délectable, sauf quand il renversa le fût de mazout.
Tout allait bien jusqu’à ce dîner à trois du 31 août. Sa sœur et son frère (il était l’ainé) passaient quelques jours dans le Gers chez les grands-parents maternels. Tout de suite il avait senti le vent du boulet. Sa mère avait préparé ses plats préférés : spaghettis aux boulettes de viande et tarte à la rhubarbe. L’heure était grave, dangereuse. C’est la gorge serrée qu’il dénoua sa serviette. Bravement son père prit la parole : « mon fils, ta mère et moi avons pris une grande décision, difficile mais qui nous paraît implacable. Guenièvre, veux-tu lui expliquer ? ». Rassurez-vous, son père ne se prénommait pas Arthur et la table familiale n’était pas ronde. Par contre, à ce moment, il aurait bien aimé avoir l’armure de Lancelot, ou pourquoi pas, l’écu de Ganelon. Il en était à évoquer intérieurement l’écartèlement comme punition. Toutes ces connaissances lui venaient de la lecture assidue de la collection complète des livres contes et légendes. Il se tassa sur son siège jusqu’à avoir le nez dans les pâtes. Sa mère, Guenièvre, explosa d’un : « tiens-toi droit ! », slogan qu’elle lui tenait pluri-quotidiennement depuis ses quatre ans. Sa colonne vertébrale se raidit, sa vaillance se délita, sa mandibule chuta ainsi qu’une boulette nichée dans une narine et ses yeux s’embuèrent. L’effet attendu d’attendrissement familial ne fut pas obtenu. Sa boulette avait probablement tout gâché. Sa mère lui expliqua sèchement qu’on l’attendait comme prisonnier, pardon pensionnaire, dans un remarquable établissement pour personnes de la bonne société, situé dans une ville agréable proche de l’océan. Ses grands-parents paternels habitant la ville voisine, cette proximité affectueuse ne pouvait que le rassurer. Pour lui, c’était donc tout bénéfice avec la meilleure éducation possible. Pour eux, ses parents, c’était un gros sacrifice financier qu’ils surmonteraient mais surtout un sacrifice affectif, son éloignement pendant les quatre prochaines années scolaires. L’appétit coupé, il se sentit submergé par un tsunami d’abandon. Qui donc pourrait l’an prochain tomber aussi bien que lui amoureux de la plus belle fille du village ? Finie la semaine de fêtes autour de l’arrivée du printemps et du rhume des foins. Finis les tours de propriété en vélo quand il pédalait comme un forcené. Denis Lalanne aurait dit un forçat. Finie la vie passionnée avec son chien Kiss qu’il réussissait à mordre de temps à autre. Le monde s’effondrait. Il avait du mal à s’imaginer les boulettes de viande patauger dans son estomac bilieux. Dans un effort surhumain il ne pleura pas. De toutes façons c’était écrit. Mektoub.
La rentrée était prévue le lundi suivant. Il fallait cependant partir très tôt le matin du samedi précédent. Le directeur du pensionnat avait institué un système de prérentrée qui permettait de personnaliser ce moment difficile, en particulier pour les nouveaux arrivants. On avait sorti la grosse Mercedes. Dès le début du trajet, sa mère lui donna quelques détails complémentaires. Ses parents viendraient tous les week-ends ou presque pour le mener au bagne, à l’internat tous les lundis à 7 heures. Et l’en faire évader tous les vendredis à 17 heures, sauf s’il était collé. Ce terme lui était inconnu. Pour lui c’était une colle. Autre nouvelle annoncée avec flegme, une calembredaine, on le menait dans une institution religieuse. Il comprit alors sa récente formation accélérée. Ses diplômes supérieurs en dévotion, communion solennelle et confirmation obtenus en seulement cinq semaines. Il ne se souvenait plus ni de l’ordre des évènements ni du contenu. Cette expérience lui avait fait l’effet d’un pet sur une toile cirée. Il en avait fait l’observation directe, pas celle du mysticisme, celle du vent ! Ce souvenir muet lui arracha un sourire ce qui étonna et rassura sa mère. Il le prenait bien. Les trois heures de trajet restant ne valurent aucun commentaire et il n’y en eut aucun, sinon un ou deux : « tiens-toi droit ! ».
L’entrée de la Mercedes SXLLL fit dans ses oreilles un bruit désagréable sur les graviers du parking. Le bâtiment parut magnifique à ses parents. Il évoquait plutôt pour lui le centre pénitentiaire de l’île de Ré. Connaissant l’histoire de Papillon il envisageait déjà une évasion.
Devant le hall d’entrée se tenait, seul, un personnage à tête d’oiseau sous une vaste marquise scintillante. Vêtu d’une soutane noir corbeau il tenait devant lui ses bras largement ouverts en signe d’accueil. Cet horaire matinal leur était dédié. Il ne mesurait pas à sa juste valeur l’honneur de cette délicate attention. Il savait bien que ces bras-là allaient se refermer. Effectivement, après avoir chaleureusement salué les parents, fourré dans sa poche l’enveloppe préparée par son père, il se tourna vers lui. Le frère directeur des écoles chrétiennes, c’était lui. Il lui consacrerait toute l’énergie et tout le temps nécessaire. Pour le mettre en condition il lui prit les deux mains qu’il projeta lestement dans son dos pour le coller à son abdomen. De cette soutane il découvrit alors l’odeur de sainteté,  un mélange de savon de Marseille, d’eau bénite et de liquides corporels divers… Le formidable supplice dura bien dix minutes lui faisant comprendre ce qu’était une réception personnalisée. Sa chaleur attentionnée lui fit froid dans le dos. La visite des lieux enthousiasma ses parents. Magnifiques escaliers de marbre. Magnifiques dortoirs avec alignement étroit de lits métalliques et d’armoires du même matériau grinçant. Magnifique réfectoire où le frère préfet et ses collègues enrobés finissaient de prendre leur petit déjeuner. Leur salut fut moins personnalisé. Il s’en tira avec de solides poignées de mains et des sourires béats. Viendrait-il à la messe demain matin ? Ce serait bien ! On pourrait tester ses compétences d’enfant de chœur et surtout sa voix. Le frère préfet avait un admirable organe, prétendait leur aimable guide. Ses parents, lucides, déclinèrent poliment l’invitation. Dans ce cas, je vais vous confier un cahier de présence, dit le frère d’autorité. L’enfant ira le faire contresigner au début et à la fin de chaque office par le curé de la paroisse en personne. Aucun manquement ne sera toléré. Il prit peur. La religion lui tombait dessus comme la grêle, pour quatre longues années.
Le lundi suivant, la rentrée fut celle de toutes les découvertes. Comment ranger ses affaires dans son armoire, ses provisions de bouche dans son casier de réfectoire, ses fournitures scolaires dans son bureau trop petit, son désarroi au fond de ses chaussettes. Et puis découvrir sa classe, le lieu, la prof de latin qui inaugure les cours et… ses condisciples. Une classe exclusive de garçons, ou de filles, est une place forte. Depuis deux ans celle-ci avait forgé une identité, une hiérarchie, fondées sur des rapports de force souterrains. Cette année il y avait seulement trois nouveaux. Leurs noms, prononcés lors du premier appel furent accueillis pas force rires. Il se rendit compte à ce moment et seulement là de « l’exotisme » de son patronyme. Comme sa peau mate, ses cheveux presque crépus, son regard noir surprenaient un groupe certes hétérogène mais qui constituait une communauté. D’emblée les deux autres novices s’intégrèrent. Volontairement ou non par le rire complice, à ses dépens. Pour lui ce fut une stigmatisation quasi instantanée.  Il serait le mouton noir.
Le splendide isolement, il en avait l’habitude. Il savait que ses secrets présumés faisaient et défaisaient sa bonne réputation. A divers moments il eut l’espoir de s’intégrer. Tous les lundis matins il fallait garder dans son bureau les provisions de bouche de la semaine. A midi, on pouvait les amener au réfectoire. Son voisin de classe se rendit très vite compte que deux plaquettes de chocolat faisaient partie du lot. Un deal s’installa : en échange de son plus beau sourire l’impudent collégien, pourtant externe, dévorerait les friandises, se servant directement. Il laissa faire subissant une sorte de taxe locale. Sa passivité devint maladive. Il fut un élève fantôme. Son carnet de notes mentionnait toujours : « peut mieux faire ». Il grossit, rasa les murs, évita le plus possible de fréquenter les frères à simarre. Il aimait le football et s’inscrivit auprès du frère gymnaste. Celui-ci l’incita à faire l’acquisition de chaussures à crampons trop grandes. Sa croissance n’était pas terminée, n’est-ce pas. Pour sa première apparition dans une équipe déjà constituée, il joua en pantalon de ville. Il n’y avait plus de short à sa taille. Il courut beaucoup, ne toucha jamais le ballon, sauf en de rares circonstances où il l’offrit à son adversaire le plus proche. Il s’étala de tout son long dans la boue plusieurs fois. Las de ces efforts inutiles, il se planta dans le rond central attendant que ses vêtements sèchent. Le jeudi suivant, le frère sportif lui confia un drapeau et un autre rôle le long de la touche. Il aurait dû lui expliquer les règles du hors-jeu. Il agita donc spasmodiquement son fanion sans comprendre les vociférations qu’il déclenchait. Il renonça. Un grand lui racheta ses crampons à vil prix. Plus tard il apprit que ces chaussures avaient marqué moult buts. Se mêler aux jeux de récréation ne fut pas aisé. On le toléra tant qu’il perdait. Quand il prenait la parole en classe le silence se faisait. La salle attendait qu’il bredouille et invariablement…
Une seule attitude lui fut laissée. Il se dit dans le désert et fit l’anachorète. Ses seules oasis furent le réfectoire et son lit. Le fait qu’il ne se plaigne pas le plaça dans la catégorie des observateurs. Se pouvait-il qu’il devint l’espion de cette petite société très peu savante ? Il considérait chacun, notait ses points faibles, ses ratages et faisait un sourire entendu en scrutant les comportements. Dans ce monde du péché et de la transgression, il joua le rôle du sachant, sans jamais dénoncer. Ainsi il évita l’affrontement, le rapport de forces et ne participa à aucune bagarre. Il y avait un lot de surprises à observer les autres. L’élève assis près du radiateur possédait un joli carnet à spirale de couleur rouge écarlate. Il passait toute l’étude du soir à noter et dessiner. Probablement les évènements de la journée. Les deux élèves du fond jouaient aux cartes durant presque tous les cours sans jamais se faire prendre. Legrand dont le nom s’accordait à sa taille s’émerveillait de ses belles chaussures et les cirait à la récréation. Lebeau dont le nom ne s’accordait pas, passait son temps à soigner ses mains, coupant, limant repoussant et admirant. Deux petits malins avaient fait par avance pendant les deux premiers mois toutes les versions latines du livre d’exercices. Ils ne savaient pas que la prof changeait de livre chaque trimestre. Le premier de la classe ne révisait jamais. Il savait, déprimant.
Ainsi passaient les jours, coulaient les semaines. Il suffit de ne pas trop regarder l’horloge. En fin d’année la date de sortie était le 17 juin. Tout était prêt, sa valise, son cartable surchargé, son carnet « peut mieux faire ». Une dernière surprise l’attendait. Dix jours avant, ses parents l’informèrent que le frère directeur avait accepté avec empressement de le garder trois jours de plus. Eux avaient prévu de visiter l’exposition universelle de Bruxelles, de voir l’Atomium. Ils emmenaient sa sœur, plus jeune, qui donc n’avait pas besoin d’assister aux cours jusqu’au bout. Le frère très supérieur leur avait promis que ce serait pour lui trois véritables jours de vacances avec messe quotidienne. Trois jours supplémentaires de travaux forcés, un rien ! En fait dès le premier jour il comprit qu’il fallait en faire un parcours joyeux.  Ils étaient une douzaine dans son cas, des punis ou des oubliés, de tous âges. Enfin, il pouvait parler, jouer. Cette petite collectivité d’orphelins provisoires ne pleurait pas, elle prenait du bon temps. Un de ses jeux consistait à éviter le frère directeur qui manifestement cherchait le contact. Rusé, il y parvenait et tête d’oiseau devait se contenter de lui masser le cou derrière son siège au réfectoire. Mais le plus intéressant était de visiter tous les endroits secrets de l’internat. Sans la population d’écoliers, tous ces lieux étaient ouverts pour le grand nettoyage. La salle des profs, la chambre du frère préfet au bout du dortoir, le parloir où jamais il n’avait été appelé, le gymnase jugé trop dangereux, la salle des objets rituels avec les costumes d’enfant de chœur qu’il essaya par provocation. Il pénétrait seul et incognito dans ces places et c’était une débauche de liberté. Le deuxième jour il entra dans sa classe. Le sol était encore humide et il fit attention de ne pas laisser de traces. S’asseoir à sa place ? Que non ! Il siégea fièrement sur la chaise professorale. A sa droite, il vit un carton où la femme de ménage avait rassemblé divers objets oubliés, livres, cahiers, stylos… D’emblée, il vit le carnet rouge devenu cramoisi par l’usage. Sans être vu, il le glissa dans la poche de sa veste. Dans l’après-midi il gagna le seul endroit où personne ne pouvait suspecter sa présence : la chapelle bien éclairée à cette heure. Il entra dans le confessionnal s’assit et ouvrit le calepin oublié. Ce fut un émerveillement. Chaque page comportait un ou plusieurs croquis, de modestes esquisses jusqu’aux portraits les plus soignés. Le visage chevalin de la prof d’anglais avec les grandes dents qui lui permettaient de si parfaits « thhheee », était digne de Daumier ! Il se souvint alors du visage de chérubin de cet élève discret qui leur avait caché ce talent. Cette année il n’y avait pas eu de prof d’arts plastiques. Il eut un grand bonheur à voir les portraits de ses condisciples qu’il connaissait lui-même si bien. Quel sens de l’observation. Pour chacun l’artiste avait inscrit un surnom ou une phrase le caractérisant. Rien de bien compliqué ni agressif. Pour le premier de la classe : Katoubon, pour le dernier : Katoufo… Dans l’église silencieuse il tentait de modérer des éclats de rire irrépressibles. Quand il arriva à la page qui lui était attribuée son visage se figea. Au-dessous d’un très beau portrait ressemblant, on l’appelait l’étranger.

sagne

On l’appelait l’étranger… « L’estranger », même comme on disait par chez moi, dans les années 60. On disait qu’il venait « manger le pain des Français ». On ne savait ni son nom, ni d’où il venait vraiment, encore moins ce qu’il avait vécu… Dans ces petits villages du midi, l’étroitesse d’esprit se confondait avec la vertu.
Au début, il était arrivé seul, pour les vendanges. Il travaillait du matin au soir, sans s’arrêter, sans parler. Tout juste si le midi, il avalait rapidement un croûton de pain agrémenté d’une tranche d’oignon. C’est pourquoi on l’appelait aussi le « mange-cèbe » (le mangeur d’oignon).
En novembre, il fit « la sagne », dans les marais. C’était la coupe des roseaux qui servaient de chaume pour recouvrir les toits des cabanes. Il travaillait de « la nuit à la nuit », chaussé de vieilles cuissardes qu’on lui avait données, sa faucille à la main, pour quelques sous par jour. En décembre, vint le temps de la taille de la vigne. Vêtu d’une pauvre veste trouée, les doigts gelés, il travaillait comme un forçat. Il parvint à économiser sur son maigre salaire et fit venir sa femme et leurs trois enfants pour les fêtes de fin d’année. A la messe de minuit, les bons catholiques les évitaient, ceux-là même qui prônaient la charité chrétienne. Alors, eux, ils restaient au fond de l’église, si pauvres, mais joyeux malgré tout, si joyeux que je les enviais. La petite, surtout, Maria, qui avait à peu près le même âge que moi et que je trouvais tellement jolie, avec ses longs cheveux bruns et ses yeux si noirs. A la sortie, je me suis approchée d’eux pour leur souhaiter un joyeux Noël. Ma mère m’a vivement pris la main. « Tu dois pas parler aux étrangers, je te l’ai déjà dit ! ».
Heureusement, Maria rentra dans ma classe, à la rentrée de janvier. Elle vint tout de suite s’asseoir à côté de moi. Je l’aidais à apprendre le français, elle me racontait son pays, l’Espagne, nos voisins pour ainsi dire… Et tout ce qu’ils avaient vécu… Son père Paco allait être emprisonné par les Franquistes, c’est pour ça qu’il avait quitté précipitamment son pays. Sa mère avait été interrogée, menacée jusqu’à ce qu’ils puissent tous quitter leur pays, leur maison, leurs amis… Maria resta ma meilleure amie. Elle subissait, sans broncher les méchancetés et les insultes des gens du village. Ce village que j’ai haï, que j’ai fui dès que je l’ai pu.
Ce village, j’y suis revenue, il y a une dizaine d’année… Et, ironie du sort, c’est moi qu’on a appelée « l’étrangère »…
Fabienne


sdf

L’étranger

 Il était venu de loin, si loin qu’en chemin il avait oublié son pays, ses racines, du moins il l’espérait…
Sans connaître personne, il avait atterri à Nouméa au début de la saison fraîche en 1987 ou en 88 et il n’était plus reparti. Au début, tisser quelques liens avec les gens d’ici avait été difficile mais, peu à peu, il avait fini par faire son trou, comme on dit. Et puis, c’était un solitaire. Il n’avait pas besoin d’une foule de connaissances, juste quelques rares copains pour briser parfois le silence.
Avec sa dégaine, il passait inaperçu : toujours le même jean délavé et un large tee-shirt dont la couleur  variait au gré de ses humeurs. Pour le visage, rien de bien marquant : des traits un peu anguleux en partie cachés par une courte barbe, le tout auréolé d’une tignasse sombre rarement coiffée. On le voyait de temps en temps,  trainant sur les quais du port maritime accompagné d’un chien, un corniaud sans vrai couleur, dont il semblait prendre le plus grand soin, s’arrêtant parfois pour lui parler longuement.
Baptisé enfant, il ne fréquentait pas les églises mais s’était lié avec un prêtre qui tenait une table d’hôtes pour les déshérités ; un homme qu’il appréciait non pour le dogme mais pour ses qualités humaines.
À l’APE, ont le connaissait bien car il acceptait sans difficulté des travaux intermittents que beaucoup refusaient. Il s’acquittait sérieusement des  tâches qu’on lui confiait et repartait comme il était venu, sans avoir fait  connaissance avec les autres salariés… alors, ici, on l’appelait «  l’étranger ».

Un matin semblable à tous les matins lorsqu’il ne travaillait pas, alors qu’il fumait sa clope après un café bien serré, le facteur tapa à sa porte… Ayant coupé les ponts avec famille et relations métropolitaines, il ne s’attendait pas à recevoir un courrier recommandé venant de Montpellier. Comment avait-on découvert son adresse en Nouvelle-Calédonie et qui pouvait bien lui écrire ? Fébrile et inquiet, il décacheta l’enveloppe : Maître Dupont de la Viguière… héritage d’un lointain cousin, décédé sans descendance… Son cœur fit une embardée ! Légataire d’un parent dont il ignorait jusqu’à l’existence, il héritait d’une véritable fortune ! Gaspar, c’était le nom de notre homme, sous le coup d’une émotion intense, s’assit, le souffle coupé, sur son unique fauteuil où il resta prostré le reste de la journée. Réfléchir… il lui fallait réfléchir…
Qu’allait-il pouvoir faire de tout cet argent tombé du ciel, lui qui avait tout quitté pour vivre une autre vie, oublier les tentations et pressions du monde de la finance, fuir les responsabilités écrasantes, les quémandeurs de tout poil, le clinquant d’une existence dont il avait oublié le sens profond ? Et voilà, il allait être à nouveau confronté aux mêmes problèmes et serait encore coincé dans un mode de vie qu’il continuait à vouloir rejeter, convaincu que la vraie vie, celle qu’il avait choisie en conscience était ici, loin des banques et du tumulte.
Le soir allait arriver et il était toujours là, assis sur son fauteuil, à ruminer sombrement sans trouver une issue à ce qu’il jugeait comme une véritable persécution du destin. Mais à six heures tapantes, quand le soleil plongea à l’horizon, il avait trouvé  LA SOLUTION. Demain, il irait voir  le père Pierre et l’informerait qu’il ferait don de l’intégralité de son legs pour aider les personnes en difficulté et perpétuer la table d’hôtes encore de longues années.
Soulagé, il respira plus amplement.  Il était libéré  du poids énorme qui tout au long de cette déconcertante journée avait pesé lourdement sur ses épaules. Curieusement, en pensant à tous ces inconnus qu’il allait anonymement aider, il sentit soudain qu’il appartenait un peu à ce pays d’adoption et que désormais il ne serait plus vraiment « l’étranger ».
Patricia

Exercice : Vous êtes un personnage de ce tableau d’Antoine Watteau. On ne donnera le nom du tableau qu’après l’écriture…

WatteauLa partie carrée (Antoine Watteau)

- Pstt ! Marie ! Tu sais qui est cet homme avec une mandoline ? Non ! Je ne l’ai jamais vu par ici. S’il s’approche de nous avec tant d’assurance, c’est bien qu’il fait partie des invités ! Voilà qu’il vient pour te présenter ses hommages… Chut !
Mais qui a bien pu le convier à cette soirée ? Je parie que c’est mon imbécile d’époux ! Sous prétexte d’être un vrai gentilhomme qui sait recevoir dans les règles de l’art il est prêt à faire des folies et s’autorise des largesses que sa bourse, hélas ! ne lui permet plus : nos finances sont au plus bas… Il espère toujours cette charge qu’on lui a fait miroiter l’an passé, alors il fait des  grimaces et des courbettes ; comme un chien, il fait le beau ! Je ne peux plus souffrir cet hypocrite, ce m’as-tu vu… Et en plus, non ! Ne te moque pas ! Il s’est mis en tête de faire le joli cœur auprès de la marquise de Chante-lune parce qu’il la croit bien en cour et s’imagine qu’elle va faire avancer son affaire. Avancer comment ? On s’en doute un peu… la rumeur la rebaptisée la marquise de Chaste-lune ! Et mon tendre époux, lui si laid, fait des ronds de jambes et s’essaie à des mots d’esprit lui, dont les plaisanteries ont la légèreté d’une enclume. Ah ! Ma chère ! Quel malheur d’avoir choisi cet époux de petite noblesse, moi qui pouvait espérer tant de beaux partis.
- Et oui, ma très chère, mais tous tes partis sont partis et sur le lot il ne restait qu’un sot à qui tu as fini par dire oui !
Patricia

 

C’est Courtney, ma copine, qui m’a amenée à cette soirée déguisée. Au début, j’ai trouvé ça assez sympa. On était habillée en marquises des fêtes galantes, en hommage à un peintre que le gars qui nous avait invitées adorait. Il s’agissait de Watteau. Courtney m’avait bien fait la leçon, bien qu’il y ait un W, on dit « Vatteau » et pas « Ouatteau ». Tu comprends, ça risque de le vexer. Moi, je connaissais pas et je m’en foutais. Je voulais juste faire la fête, boire du bon champagne et manger de bonnes choses en bonne compagnie.
Aussi quand Courtney m’a dit qu’on allait sortir un peu se promener dans le jardin et que je regretterai pas, je me suis pas méfiée. Ça m’embêtait juste de quitter la fête. Je me suis pas non plus méfiée quand deux types nous ont suivies. Tu penses ! des gens si intelligents, si bien élevés… En fait, Courtney m’a dit qu’on allait reproduire grandeur nature un tableau de ce fameux peintre.
L’air de rien, nous nous sommes assisses près de la fontaine. L’un des types s’est mis à côté de Courtney et a commencé à la papouiller. Elle rigolait. Je trouvais ça bizarre. Et plus bizarre encore quand le deuxième s’est mis devant moi et m’a sorti son « paquet »… Dis donc, j’ai beau avoir un décolleté tellement vertigineux qu’on en voit mon nombril, je ne mange pas de ce pain-là ! Je me suis levée et je lui ai foutu un de ces aller-retour !!! Lui, il est resté tout con, il a pas compris. Il croyait que je connaissais le nom du tableau !
Fabienne

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