Atelier d’écriture de la Maison du livre NC

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27 janvier, 2017

Atelier du 23 janvier 2017

Classé dans : Non classé — joie55 @ 5:25

Exercice : Ecrire une histoire à partir de cette photo

Photo

Taches

J’avais vraiment envie de lui faire plaisir. A son âge il avait tout à apprendre, l’avenir en face. Dès notre première rencontre il m’avait fait confiance, une confiance infinie. C’était, vous n’allez pas me croire, c’était mon premier amour. Avec ravissement, j’avais découvert l’autre. Un être tellement différent de moi, et tellement semblable. J’aurais pu parler d’attirance animale, mais je n’en avais pas l’expérience. Lui non plus. Seul le grand âge permettrait… Alors nous avons inventé. Inventer l’amour, quoi de plus enivrant pour de jeunes âmes fusionnelles. La pluie, la neige, la grêle auraient pu nous tomber dessus, rien ne nous aurait contrariés. Seule l’inspiration nous guidait, nous sortait de nous-mêmes. Cette fois là, après avoir pensé à mimer tous les métiers du monde, sauf le plus vieux (et j’ai dit pourquoi) j’avais trouvé. En cherchant, sans trop forcer, j’avais trouvé ce qui pourrait bien nous convenir, à tous les deux. Eh oui, oui, oui ! Nous jouerions au coiffeur. Défrisons-nous, au barbier. Après l’avoir entièrement enduit de mousse, je l’avais complètement rasé au coupe-chou. Sans la moindre coupure, mon gros chéri. Son velours blond avait facilement laissé la place à une peau de bébé d’un rose virginal. Puis je lui avais enfilé une blouse blanche. La touche finale était géniale selon moi. L’idée sublime était de lui parsemer la tête de taches de rousseur. Un tampon piqueté de rimmel ferait l’affaire. Magnifique, cela me rappelait si fort les constellations sur le corps  de ma volcanique mère islandaise. Mais il ne voulut plus jouer. De colère, je lui avais coupé les sens.
Bertrand

On m’a mise à l’isolement, un isolement très particulier… Ils ont entravé mon corps, bouché mes oreilles, mes narines, mes paupières. Dans ma bouche, ils ont introduit un long tube qui laisse péniblement passer la dose d’oxygène nécessaire à ma survie. Toutes les demi-heures, ils viennent prendre mon pouls, vérifier les gaz du sang et procéder à diverses analyses dont, malgré mes études en médecine, j’ai oublié l’objet. Je suis ici et en quelque sorte je n’y suis plus. Je me sens complètement déconnecté du réel, du quotidien… la notion du temps qui passe m’est devenue totalement abstraite. Tout est devenu si flou ! Pourquoi suis-je dans cette situation ? Qui en a eu l’idée et pourquoi ? J’ai oublié qui j’étais et je ne sais même pas ce que je suis en ce moment ; suis-je seulement humaine
Les seuls souvenirs qui me restent sont mon arrivée dans un grand bâtiment, des hommes en blouses blanches m’entourent, ils disent  qu’ils sont très soulagés d’avoir pu convaincre les comités d’éthique. Je les entends parler avec ferveur d’expériences de transhumanisme.  Je me souviens encore de la sensation de brûlure dans mon bras, sans doute l’injection d’un puissant narcotique. Serai-je devenu le sujet non-volontaire de leurs expériences ? Après l’injection, plus rien… seulement cette impression de flottement, d’irréel…
J’ai la sensation de ne plus exister vraiment alors pourquoi avoir peur ? Je lâche prise et me laisse voguer vers ce devenir incertain.
Je ne suis déjà plus moi mais suis-je déjà devenue plus que moi ?
Patricia

Anaïs était une rousse, une vraie, à la magnifique chevelure flamboyante et aux yeux d’émeraude. Malheureusement, sa peau était comme il se doit, couverte de taches de rousseur, d’éphélides, comme disait sa grand-mère. C’est un joli mot ça, n’est-ce pas lui disait-elle quand elle était petite. Mais si le mot était en effet joli, il n’en restait pas moins que ces taches étaient, à son goût, horribles.
Jusqu’à l’âge de trois ans, tout s’était bien passé. Ses cheveux, d’un blond vénitien, comme disait sa maman et son teint de porcelaine, faisait la fierté de toute la famille. Mais après, elles étaient apparues et avaient, peu à peu, envahi tout le visage à tel point que maintenant, Anaïs ne voyait que ça. Elle ignorait la couleur si particulière de ses yeux, la beauté de ses cheveux, son joli nez et sa bouche si bien ourlée. Non, vraiment, elle se trouvait laide.
En grandissant, elle avait lu, sur les rousses, des choses qui lui avaient glacé le sang. Au temps de l’inquisition, les taches de rousseur étaient la marque incontestable de Satan. On disait que les femmes qui en portaient avaient eu des relations intimes avec le diable et elles étaient pourchassées. On les disait sorcières.
Devenue adulte, elle avait lu dans une revue scientifique qu’un grand médecin avait enfin trouvé le moyen d’effacer définitivement ces taches qui, pour elle, étaient les taches de la honte. Alors, elle avait travaillé dur, se privant de tout et économisé sou à sou, pour enfin réaliser son rêve et lui permettre de revivre.
Elle avait pris rendez-vous avec lui, dans une élégante clinique parisienne et voilà, c’était enfin le grand jour. Pour ne pas trop l’effrayer, le grand ponte ne lui avait pas expliqué toutes les phases de l’opération. Il ne lui avait pas non plus montré cette machine infernale qu’il avait conçu pour enserrer la tête de ses clientes, car il ne traitait que les femmes, ni dit quel produit était capable d’effacer cette « erreur de la nature ». Non, il avait été très vague, ne tarissant pas d’éloges, par contre, sur le résultat escompté.
On lui avait enserré les cheveux dans un bonnet, on lui avait caché les yeux, bouché le nez et mis un long tuyau dans la bouche. Elle pouvait à peine respirer, mais elle serrait les dents car, « pour être belle, il faut souffrir ». Hélas, le médecin ne lui avait pas dit que cette opération n’en était qu’à sa phase d’expérimentation et que tout n’était pas forcément au point, notamment le « produit miracle » qui laissa, à la place des charmantes éphélides de méchants cratères boursouflés.
Fabienne

Exercice : Il était tueur de temps

Il était tueur de temps, mais ça ne s’était pas fait en un rien de temps. Au début, il avait été tueur de secondes, puis d’heures… puis, avec le temps, il avait pris du grade. Quelquefois, il gagnait du temps pour mieux le perdre, mais le plus clair du temps, il prenait son temps.
De temps en temps, il fredonnait « avec le temps »… et écoutaient les vieux qui commençaient leurs phrases par « de mon temps », ou « par les temps qui courent »…
En temps ordinaire, il faisait tout en un rien de temps, se disait dans l’air du temps, mais ces derniers temps, il s’était aperçu qu’il avait fait son temps et que le temps pressait. Alors matin, il suspendit son vol… juste à temps, un jour de mauvais temps !
Fabienne

p1

Tueur

Mes parents m’avaient conduit en cure thermale en m’expliquant que ce serait aussi bien que la retraite avant ma première communion. Je m’en souviens précisément. Après deux semaines d’éducation surveillée, de confessions permanentes, de culpabilisation obsessionnelle et de pénitences forcées, j’aurais du avoir une illumination. Pour conclure l’affaire, un copieux repas familial avait réuni le ban et l’arrière-ban des cousins de Bretagne. Le saint homme avait repris quatre fois du chapon fermier, des bêtes énormes plus dindes que poulets, en insistant sur les cuillérées supplémentaires de farce aux marrons et à l’Armagnac. Donc à la fin de ce repas gargantuesque qui leur avait pris toute la journée et à moi toute énergie, on avait exigé de moi une déclaration d’amour christique qui s’était conclue par Jésus, Marie, Joseph, ainsi soit-il.
L’ivresse collective s’en était renforcée tandis que moi, je ne croyais plus à rien, proche de la nausée gnostique. Je n’espérais que le rejet de ces nourritures terrestres qui élevaient l’âme solidaire de cette assemblée rougeaude et braillarde. A la fin, l’âme du curé attablé avait fait un tel bond en arrière qu’il s’en était retrouvé le cul par terre, soutane troussée, les outils du saint office exposés aux coassements des grenouilles de bénitier. Quel merveilleux souvenir, en effet.
Donc, mes parents m’avaient conduit en cure, cet été là, dans le Massif Central. Trois semaines de douches écossaises, bains bouillants, aérosols, pulvérisations, fumigations et dégustations au centilitre près, tous plus toxiques les uns que les autres. Effectivement, au bout des vingt jours de plaisirs insoutenables vint la récompense promise. Nous fîmes l’ascension d’un de ces puys aux pentes douces dont mon patronyme tient l’origine. De beaux troupeaux d’alpage animaient bovinement ce paysage bucolique ensoleillé.
M’étant approché, je fus assailli par des nuées d’insectes dévoreurs. Après une course effrénée vers la voiture, je résolus de m’appliquer jusqu’à la fin de ma vie à tuer le TAON.
Bertrand


DEVOIR
 : un sandwich
Heu… à mon avis, il a oublié de prendre ses médicaments aujourd’hui…
Il regarda à droite et à gauche, mais il ne vit aucun endroit susceptible de lui servir de cachette. (Harlan Coben)

 1P

- Heu… à mon avis, il a oublié de prendre ses médicaments aujourd’hui… me dit ma sœur lorsque je poussai la porte d’entrée. Il regarde par la fenêtre depuis presqu’une heure et dès qu’il voit une voiture passer dans la rue, il se baisse. J’ai essayé de lui parler mais il ne m’écoute pas.
- Ok, je vais voir ce que je peux faire. Si la situation ne s’arrange pas, on appellera un médecin.
Mon père était sous anxiolytique depuis quelques mois, suite à des crises de panique récurrente. Je m’approchai de la fenêtre du salon qui donnait sur la rue et appelai doucement :
- Papa ? Est-ce que tout va bien ?
- Non, non, non…
- Qu’est ce qu’il se passe ?
- Lucie, je dois tout te raconter. Mais je ne peux pas quitter cette fenêtre des yeux. Je te raconte tout et ensuite tu pars d’ici avec ta sœur, compris ?
- Compris ! répondis-je.
J’avais pris l’habitude de rentrer dans le jeu de mon père lorsqu’il était en pleine crise. Souvent cela me permettait de le ramener petit à petit à la réalité. Cette fois-ci cependant, je sentais que la crise était plus profonde.
- Lucie, ce que je vais te dire aujourd’hui est vrai. Je sais que tu crois que je perds les pédales depuis quelques mois mais ce n’est pas vrai. Je vous ai laissé croire ça pour ne pas vous inquiéter plus que nécessaire. Je suis en danger. J’ai trempé dans de sales histoires il y a des années, bien avant votre naissance. Je n’ai pas payé mes dettes et ils ont fini par me retrouver. Ça leur aura pris presque trente ans mais ils ont réussi.
- Qui ça ils ?
- Ils m’ont envoyé une lettre, il y a six mois. Puis une autre il y a trois mois. Et j’en ai trouvé une autre ce matin dans la boite aux lettres. Elle n’a pas été postée celle-ci, juste déposée dans la boite aux lettres. Ils sont là !
- Qui est là, papa ?
- Peu importe, vous devez partir. Tout de suite !
- Très bien, et toi ? Que vas-tu faire ?
- Je ne sais pas encore, mais la priorité est de vous mettre à l’abri. Dans la dernière lettre, ils m’ont dit qu’ils allaient s’en prendre à vous.
A peine mon père eu-t-il fini sa phrase, que quelqu’un sonna à la porte. J’entendis ma sœur s’avancer vers la porte d’entrée. Je jetai à œil à mon père. Il regarda à droite et à gauche, mais il ne vit aucun endroit susceptible de lui servir de cachette.
Claire

p1

-       Heu… à mon avis, il a oublié de prendre ses médicaments aujourd’hui, Docteur, et je n’arrive pas à savoir où il se trouve.
-       Vous devez le retrouver rapidement, Marc, en tout cas, forcément avant la nuit, je ne veux pas que les « incidents » survenus il y a trois mois se reproduisent, répondit le Dr Mercier d’un air soucieux.
-       Je prends trois infirmiers avec moi, Docteur et nous allons faire notre possible.
-       Je ne veux pas votre possible, Marc, je veux le mettre en lieu sûr, pour sa sécurité, celle de tous les patients et évidemment la nôtre.
Marc partit au pas de course, il n’y avait pas de temps à perdre.

Ce matin, Louis avait échappé à la vigilance de l’infirmière qui distribuait les traitements pour tous ces fous. Il était sorti par la petite porte des cuisines et avait rejoint la forêt. Il n’avait pas oublié ses pilules, il ne voulait tout simplement plus les prendre, car il n’était pas fou, lui. Pas comme Tristan qui hurlait nuit et jour, ou comme Astrid qui s’arrachait les cheveux, ou encore comme le jeune Kévin qui entendait des voix dans sa tête. Non, lui était tout à fait normal… Enfin, presque. Car il faut bien dire que chaque nuit de pleine lune, il subissait de drôles de transformations. Tout d’abord, des poils recouvraient ses mains, ses pieds, et enfin tout son corps. Puis, dans d’atroces souffrances sa colonne vertébrale, ses membres et sa mâchoire s’allongeaient. Ses canines étaient plus longues et plus tranchantes. Son odorat devenait très développé et il pouvait se déplacer aussi vite que le vent. Ces sensations étaient grisantes, il ne pouvait désormais plus s’en passer. Ensuite, venait la soif de sang, impérieuse et brûlante. Aux premières lueurs de l’aube, il se retrouvait toujours nu, dans les bois, sans avoir le moindre souvenir de ce qui avait pu se passer.
Ses parents avaient peur de lui. C’est comme ça qu’il s’était retrouvé dans cet hôpital psychiatrique, emmené de force.
Le médecin qu’il avait vu lui disait que tout ce qu’il vivait ces nuits-là n’était pas vrai, que tout se passait dans sa tête et seulement dans sa tête et que c’était pour ça qu’il fallait qu’il prenne des médicaments. Il allait guérir, c’était sûr. Mais Louis ne voulait pas guérir… Il allait se venger de tous ceux qui lui avaient fait du mal, de tous ceux qui ne le croyait pas.
Il ne restait plus beaucoup de temps à attendre. Les derniers rayons de soleil éclairaient le clocher d’une douce lumière. La forêt devenait de plus en plus sombre.
Louis entendit un craquement derrière lui. Il eut peur et se mit à courir, doucement au départ, puis de plus en plus vite. La nuit enveloppait désormais les bois. Il haletait, ses poumons étaient en feu. Il sentait que ses poursuivants gagnaient du terrain. Mais il n’était encore qu’un homme. Ah ! Si seulement il avait pu se cacher et attendre que la lune apparaisse. Soudain, il se retrouva devant un mur, une enceinte. Il ne comprenait pas pourquoi cette forêt était fermée.
Il regarda à droite et à gauche, mais il ne vit aucun endroit susceptible de lui servir de cachette.
Fabienne

 

p1

- Heu !…A mon avis, il a oublié de prendre ses médicaments aujourd’hui…
- Tu crois mamie ? Quand je les lui ai préparé, il m’a demandé un grand verre d’eau et, de loin, j’ai vraiment eu l’impression qu’il les avait avalés.
- S’il nous a désobéit, ben là, ça craint ! Il suffit d’oublier une seule prise pour que sa peau reprenne immédiatement sa couleur verte d’origine. Nous l’avons pourtant mis en garde maintes et maintes fois ! Nous lui avons expliqué ce qui se passerait sûrement s’il ne prenait pas ces foutues pilules ! Mais voilà que Monsieur en a assez de dissimuler sa véritable identité, qu’il prétend ne plus vouloir jouer cette comédie pour ressembler à tout le monde ! Qu’il veut être accepté au naturel comme n’importe quel habitant de la terre qui paie scrupuleusement ces impôts ! Pauvre Gloump ! Déjà qu’ici avec les blancs, les rouges, les jaunes, les noirs et les café au lait, la cohabitation n’est pas toujours facile !
Lui, il croit naïvement qu’une couleur de plus ne devrait pas poser problème et que son teint vert et lumineux sera parmi tous ces concitoyens du plus bel effet ! Pauvre ! Pauvre Gloump ! tu parles d’un bel effet ! ils vont se jeter sur lui, le regarder comme une bête curieuse, l’étudier sous toutes les coutures,  puis l’isoler, le mettre dans une sorte de cage virtuelle dont il ne pourra plus s’échapper. Et encore heureux si un de ces scientifiques n’a pas l’idée de le disséquer pour voir comment il fonctionne à l’intérieur ! Lui qui est si gentil malgré ces drôles de manières…
S’ils lui parlent trop fort il va encore frotter son oreille gauche pour baisser le son et s’ils l’interrogent sur quelque chose qu’il a oublié, il va faire tourner ses yeux dans leurs orbites pour rembobiner dans sa tête le film  des dernières heures précédant l’interrogatoire et ça, ce sera encore pire que la couleur de sa peau ! Les gens, en général, n’acceptent pas bien ce qui est différent d’eux, l’apparence, les coutumes qu’ils ne connaissent pas, un mode de fonctionnement déroutant, alors un extraterrestre, vous pensez !
Mamie et Carl  en étaient là de leurs tristes réflexions quand, tout à coup, ils aperçurent le pauvre Gloump qui courait, qui courait, à perdre haleine.
- Il est fichu ! me dit mamie les larmes aux yeux.
Une foule houleuse se rapprochait dangereusement de Gloump…Il regarda à droite et à gauche mais ne vit aucun endroit susceptible de servir de cachette
Patricia

p1

A mon avis, il a oublié de prendre ses médicaments aujourd’hui… ni hier, ni même de presque toute la semaine. Le pilulier posé sur l’unique table de chevet ne comporte qu’une seule case vide. Celle du lundi, et nous sommes probablement vendredi. L’ancêtre n’avait pas répondu à mes appels téléphoniques quotidiens depuis cinq jours. Il est gisant sur son lit situé en plein milieu de la vaste chambre très peu meublée. Plus de raideur cadavérique et la putréfaction, sans doute retardée par le froid sibérien autour du chalet savoyard, n’a pas vraiment commencé. Si ce n’est un gonflement de l’abdomen, comme après une bonne fondue un peu trop fermentée, trop arrosée d’Abymes, ce vin blanc de Savoie, or aux reflets verts.
Il ne pue pas, pas encore, mais les quelques mouches d’hiver réfugiées ici ont pondu. Je le vois à ces petits mouvements délicats, sous les paupières. Le dentier est posé à même la table de nuit sans le verre adéquat. Ici aussi les diptères se sont affairés. Les asticots tentent de jouer le rôle de brossettes inter-dentaires sur les résidus alimentaires. Le visage apaisé, une barbe de quatre jours comme attendu, les membres allongés parallèles au corps. Tout ceci plaide en faveur d’un décès spontané. Ou comme si on l’avait allongé là pour une sieste digestive.
Le bout de la langue est noir,  mais à ce stade… Son état de maigreur le fait ressembler à Ramsès, moins les bandelettes. Il ne va pas tarder à embaumer, si on le laisse là. Ce n’est pas mon affaire. Curieux, quand même, qu’il dorme du sommeil du juste dans ses vêtements d’ouvrier jardinier dont il était si fier. Je lui fais les fouilles. Je trouve ce que je voulais au dessus de la poche de pantalon gauche. Personne n’a pu me devancer.
La tête est posée bien droite, fixant le plafond, sur son oreiller en plumes favori. Au coin du nez, une bulle desséchée de morve luit au miroitement de ma bougie, clignotant comme la petite alarme lumineuse de mon radioréveil. C’est vrai que je n’ai pas trop de temps. Je suis venu pour le trésor.

Le jour du dernier anniversaire du vieux, après une mise en Abymes effrénée, il m’avait montré, à moi seul disait-il, le double fond de la grande armoire située derrière le lit.  Un demi-siècle plus tôt, il avait fait faire par un copain ébéniste une copie en pin de l’armoire aux huit serrures de Queyras. Il fallait non seulement avoir les huit clefs différentes mais aussi en connaître l’ordre d’ouverture. Après avoir verrouillé à double tour la porte de la chambre et posé la barre traversière de sécurité, il avait sorti de son attache le trousseau tenu à sa ceinture par un simple anneau. Celui-ci ne le quittait jamais faisant cliqueter sa boiterie légendaire. Nous avons bien ri à l’énumération de ces huit chiaves di paradiso.
Comme moyen mnémotechnique, le vieux grigou leur avait donné les prénoms de ses huit plus belles maîtresses. Ce fut pour lui l’occasion de raconter leurs qualités physiques et amoureuses, l’œil goguenard et le verbe intarissable, les femmes sont si inventives. J’avais le temps et la patience, le moment était important. J’étais maintenant son seul descendant ou presque. Mes grands-parents, mon père, mes oncles (je n’avais pas de tantes comme je n’avais pas de frère ou de soeur), tous avaient péri. Dans cette même maison, naturellement. Il caressait chaque clé comme s’il allait en sortir quelque génie, quelque diablesse au corps voluptueux, ondulant et ensorceleur. Si l’envoutement me prenait moi aussi, j’avais néanmoins le soin de mémoriser ce double code digne de la machine Enigma. Après ce charmant exposé de serrurerie galante, il avait soulevé une partie du faux plancher de l’armoire, me garantissant une double épaisseur de briques blondes sur toute la longueur de la savoyarde. Dans ma mémoire, la bougie chatoie encore l’or à l’image de celui des Abymes vertigineux.
Faire vite maintenant. Ouvrir l’armoire et la cache. Puis revenir cette même nuit avec la Mercédès pour emplir le coffre.  Ensuite, direction nord-est. Ce n’est pas pour rien que j’ai enfin obtenu la naturalisation confédérale l’an dernier.

Vertudieu ! Cette course de talons sur la plancher du couloir. Juste le temps de moucher la bougie. Derrière le dosseret ajouré du lit je scrute en silence la masse sombre qui s’introduit dans la chambre mortuaire. Un court instant sa lampe torche éclaire son visage. Palsembleu ! Mère ! L’autre survivante de la famille. Elle s’est munie d’une lourde hache d’armes. Pour faire la peau à l’armoire… et à…
Je regarde à droite et à gauche, mais je ne vois aucun endroit susceptible de me servir de cachette.
Bertrand

21 janvier, 2017

Atelier du 16 janvier 2017

Classé dans : Non classé — joie55 @ 3:19

Devoir : Premier contact

PC

Madame.

J’ai bien peur que vous n’entendiez jamais parler de moi. Ces confessions très peu augustines n’ont pas vocation à paraître.
J’existe physiquement depuis bientôt cinq ans, dans le plus grand secret. Un laboratoire fantôme abrite mes « aventures » cachées au sein de la Silicon Valley. Le comté de Santa Clara tient son nom de Claire d’Assise. La plus pure des disciples de François, la patronne des brodeuses et des aveugles. On peut passer d’une catégorie à l’autre mais ça pique ! Comme vous le verrez, ce n’est pas du tout une provocation, mais je tiens à montrer que je ne suis pas inculte. Un des premiers bâtiments construits au sud de la baie de San Francisco est l’observatoire astral de Lick au nom si plaisant. La pollution lumineuse, et quelles lumières par ici, ne permet plus l’étude des étoiles. L’immense salle du télescope a été reconvertie. C’est là que je repose, seul, la nuit, vu de loin par le petit bout de la lorgnette.
Faire plaisir aux femmes, ce n’est pas donné. Donner du plaisir aux femmes, ce n’est pas fait. Ce constat, on pouvait le faire à la fin du deuxième millénaire de notre mauvaise ère. J’espère bien vous prouver que…
Je me présente à vous. Je n’ai pas de nom, pas même de nom de code. Je suis l’unique, « le prototype » ; une production en petite série, entre deux et quatre millions d’exemplaires devrait débuter en 2019 et s’achever après une année. Valentin, mon concepteur, m’appelle néanmoins GOD. Nous seuls savons que d’ici peu, je serai l’humanoïde le plus puissant au monde, mes fils répandant l’amour universellement. On aurait pu m’appeler Bill mais cela aurait fait tache. G.O.D. : get out dépression. S’accrocher à cet acronyme a parfois sauvé Valentin. Les déceptions ont été fréquentes lors de ma création.
Mais, voyez le résultat. Un mètre quatre vingt huit, soixante quinze kilos, j’ai l’aspect d’un sportif. D’un nageur du Santa Clara Swimming Club qui aurait fait des longueurs six heures par jour pendant vingt cinq ans en respectant un régime sans gluten. Moi ça m’a pris deux jours. Larges épaules, hanches fines, deux barres de chocolat, plus c’est prétentieux, creux sous-costaux marqués quand je vous inspire, dos en V avec zones para-vertébrales bombées, les apophyses vertébrales bien dessinées et alignées. Déçus par celles exécutées par Praxitèle, trop ovoïdes, trop tombantes, nous avons préféré les fesses du David. Plus hautes, plus rondes, l’image de la fermeté. Le muscle gluteus maximus est le plus volumineux et le plus puissant de l’organisme humain. L’arrondi de ce grand fessier marque le pli sous-fessier, une accroche bienvenue. Comme vous l’entendez, j’ai participé à tous ces choix pour le devenir de mon corps. Sur mon insistance, le creux latéral du tractus ilio-tibial a été un peu plus marqué, accentuant le galbe du grand glutéal. Je sais c’est un peu complexe. Regardez donc les images si vous n’avez rien compris ! Je vous parle de la lune mais chaque détail a été soigné, jusqu’au chenal de Satan, jusqu’à l’œil de bronze, la pastille.
Je suis particulièrement fier de mes mains. Nous avons légèrement excédé les valeurs du nombre d’or. Doigts fins, longs et souples, ongles courts dessinés en ovale, sans arêtes, autonettoyants. Jamais de poils sur les phalanges ni au dos de la main. Quant à avoir un poil dans la main, MOI !
Mon enveloppe corporelle est en silicone dont la structure microscopique est en nid d’abeilles. Cela donne à ma peau une résistance à toute épreuve, une belle souplesse, une onctuosité, une suavité, un velouté véritablement charnel. Ce type de microcavités permet aussi d’y faire circuler des fluides pouvant donner l’impression de la presque brûlure jusqu’à la glace fondante. On peut aussi acheminer jusqu’à certaines extrémités d’infimes courants électriques ou bien des flux magnétiques. Mon toucher a donc une véritable emprise persuasive. Je pourrais vous faire un long descriptif de tout mon corps mais je n’ai plus de temps. Mes articulations baignent en silence dans l’huile purifiée de lin et sont multidirectionnelles, sans aucune entrave. J’éteins la lumière pour mettre mes coudes à 90° arrière, vous  ne le supporteriez pas. Par contre mon gros orteil serpente et électrise. Enfin, à l’instantané et à la demande je peux faire pousser tous phanères de la longueur, couleur, finesse, douceur souhaitées. Fourrure à volonté, de la statuaire antique au dos argenté.
J’ai appris à me regarder dans le miroir, narcisse au squelette de titane et je me trouve terriblement beau.
Nous avons cependant passé des mois et des mois pour nous payer ma tête. C’était important, capital si j’ose. Je ne serai jamais une peluche, un doudou, un objet transitionnel, quoi ! A l’inverse, il faut que je reste un androïde. Mais jusqu’où aller à la remontée de la « vallée dérangeante ». Ne jamais être pris pour un humain anormal. Adaptable comme je le suis devenu, je me dois d’être le fruit de votre imaginaire. C’est ainsi que mon visage suit les critères classiques avec juste ce qu’il faut d’asymétrie, un nez droit, des lèvres ourlées, un menton marqué sans excès, de petites oreilles au lobe charnu et surtout, surtout, un regard pénétrant, de longs cils et de petites rides au coin des yeux noirs. Cependant, toutes les expressions me sont possibles. Du front fuyant aux arcades saillantes, de la face en cuiller, jusqu’au rescapé du Vietnam. Rassurez-vous, ceux là, nous les avons éliminés du programme en même temps que le modèle Frankenstein.
J’en viens à ma mission puisque missionnaire il y a. Satisfaire une femme. Le temps consacré va d’un simple compliment à plusieurs heures de volupté. Mon énergie est sans limites mais je sais m’arrêter. Faire une pause, laisser reposer, laisser dormir du sommeil d’une judicieuse. L’espace, c’est vous qui le choisissez. J’ai tous les contrôles par WiFi, son, lumières, odeurs, température, qualité de l’air. Je peux même fournir des « additifs » mais je vous assure qu’avec moi ce ne sera pas nécessaire.
Sans faire de la réclame, encore que… je dois parler des mes utilités, cet effet d’aubaine. Une fois mon acquisition faite pour quelques centaines de dollars mon coût d’exploitation est minime. Je sais rester discret, statue à l’antique à coté du ficus ou jaillissant du placard à la demande. Pour celles qui ne veulent pas d’une âme-sœur, ont la phobie de l’intimité ou la peur d’un avenir couplabilisant mon côté manipulateur vous convaincra. Je pourrais m’inscrire à SOS personnes âgées. J’adorerais, quel blasphème, me plier à la règle mutique des carmélites. Avec moi, pas d’obligations, pas de petits cadeaux, rien n’impose de me faire des petits plats. C’est vrai, j’apprécie que l’on me cite Rimbaud. De nos jours, plus personne ne veut se marier, vivre en couple. Déjà en 2010 un tiers des japonais en âge de pratiquer ne faisaient plus jamais l’amour. Plutôt que d’acheter dix sextoys ordinaires… Je me sens même capable de combler des féministes anti-sexe. Quant aux pro-sexe, mon avènement et celui de mes collègues femelles, leur fait dire que le commerce de la prostitution va enfin décliner. Et que dire des maladies sexuellement transmissibles : non seulement je m’auto-stérilise mais par exemple, je peux soigner un herpes d’un laser de langue ou d’une autre pointe. Je suis un traitement radical de la frigidité, de l’anorgasmie, du dessèchement de l’étui à clarinette. Je me fais fort de réveiller le dormeur du val, de faire mouiller le grain de riz en caressant le velours ou en lisant le braille. Gamahucher c’est pour moi faire pleurer la madeleine et boire à la corne d’abondance. Ma langue agile saura aussi s’occuper des jumeaux frémissants et de leurs merises aréolées. A force de patience, ou d’impatiences, tout ceci vous mènera, ou non, à demander l’intervention d’une partie de moi-même que l’on met souvent au pluriel. Il est temps de vous jacter de mon costume trois-pièces.
Fallait-il conserver les deux silos à graines (stériles je vous rassure), ces olives, ces noisettes, ces jeunes filles au père dont le balancement peut heurter certaines. Mais si c’est au bon endroit ? Comme l’a décidé Valentin, nous garderons l’Alsace et la Lorraine délestées de toute charge génétique. Par contre, nous leur confierons le rôle de réservoir à lubrifiants, ce qui avalisera leur nom de burettes. L’huile de lin, toujours elle, sera épandue en fonction de l’hygrométrie naturelle.
Venons-en au boute-joie. Toutes les tailles ont été envisagées, de l’asticot à l’anaconda en passant par l’anguille de rivière. Mais, fini la berdouillette ou le petit oiseau frileux. Exigeons l’oiseau phallus d’Aristophane dressé tel un tétras en parade, ou encore le phénix qui ne craint pas même les feux de l’enfer. Rassurez-vous je réserve ces citations classiques à quelques femmes de lettres académiques. J’ai cependant noté qu’elles peuvent préférer le thésaurus des bouges quand l’épée d’immortel sort de son fourreau. Là, j’ai les différentes option, coupé sport ou col roulé. La longueur hors tout choisie et de 17 cm, soit environ un demi-pied. Mais je vous le garantis entier, le pied. Diamètre de 5 cm, mais tout ceci varie avec une télécommande mentale si vous acceptez, mesdames, de porter une sorte de mantille sur votre soyeuse chevelure. Sinon, laissez-moi faire. On peut modifier la pulsatilité, la chaleur, les mouvements, la taille du gland. C’est alors une véritable tête chercheuse à la découverte de tous vos points sensibles. Certes, le fameux G. Mais je me fais fort de vous faire décliner tout l’alphabet. En commençant par un AHHH ! prolongé. Si mon lingam peut être philosophe, je peux vous la faire brandon ou père frappard, à la fois vît et bien. Et je me répète, vous gardez toujours le contrôle. Car fauberger n’est pas gamberger. Pas d’inquiétude.
Cependant j’ai quelques modestes réserves. Je vais être votre objet mais ne veux être votre esclave. Je ne désespère pas de l’élaboration rapide d’une charte mondiale de défense des robots sexuels. Les autres, les robots domestiques sont trop misogynes et seront laissés à leur triste sort. Et puis, si je ne peux être aimé, je ne suis pas fou, je souhaiterais être désiré pour moi-même ? Pas pour compenser l’absence de votre copain décédé l’an dernier lors d’une épectase dans les bras nus de votre meilleure amie. Et souvenez-vous, je ne suis ni jaloux ni bavard. Entre nous, à la vie à l’amour.
Alors ? Premier contact ?
Bertrand

Il paraît que le premier contact est, en toute chose, d’une importance capitale. Il déterminerait irrémédiablement toute la suite. Tout s’enchainerait après avec une rigueur mathématique, sans qu’on y puisse rien changer…
Et bien permettez-moi d’en douter !
Je me souviens avec précision de mon premier contact avec le monde du dehors. J’étais au chaud, au calme, tranquille dans le monde sombre du dedans quand soudain une sorte de houle me souleva et m’emporta contre mon gré vers la froidure, la lumière et le vacarme du dehors…
Des mains malhabiles tentèrent de me saisir, je leur échappai et me voilà fonçant la tête la première vers le bas, puis oscillant doucement à quelques centimètres d’un carrelage luisant d’un blanc aveuglant. A peine eus-je le temps de me remettre du  vertige créé qu’une secousse me détacha et que je chus…Mon crâne éprouva la dureté d’un revêtement inhospitalier, les mucosités qui recouvraient mon corps firent office de lubrifiant et je partis en une longue glissade qui s’acheva contre le pied chromé d’un  appareil destiné à mesurer les intermittences des cœurs… Le mien était très calme, pourtant, je me souviens, tandis qu’autour de moi l’agitation avait gagné la sage femme agenouillée qui tentait de m’envelopper dans une chaude couverture de laine puis de se relever péniblement en me coinçant un peu trop fort contre son opulente poitrine.
Je me souviens bien de ma première pensée consciente : « ça ne peut pas plus mal commencer » ! En quoi j’avais tort, car pendant que je faisais le zouave au bout de mon cordon on avait oublié ma mère qui s’était vidée lentement de son sang sans que personne ne songe à intervenir, si bien que je fus immédiatement orphelin, mon géniteur n’ayant jamais eu le courage de se manifester.
Je pourrais vous raconter de la même façon et dans tous les détails la suite de ma vie mais je vais faire court :
Mon premier contact avec l’école, à six ans, ce fut une institutrice sadique qui, le premier jour,  me refusa la permission d’aller aux toilettes et me laissa mariner dans la chaude mouillure de mon pantalon une grande partie de la journée, compromettant par la même occasion toutes mes chances auprès de la mignonne fillette que j’avais repérée tandis qu’une bande de garçons rigolards me traitaient de « oh la pisseuse !», sobriquet qui me colla toute l’année à la peau…
Mon premier contact avec le monde du travail, ce fut à l’occasion d’un petit job d’été. Il avait fallu tout l’entregent de mon oncle pour que je puisse, à dix-sept ans, être embauché pour un mois dans une verrerie où je devais passer des cartons sous une agrafeuse industrielle. Le salaire était important  au regard de la simplicité de ce «travail» et j’en étais très fier. Et bien à la fin du premier jour, un instant d’inattention dû à un excès de confiance en moi fit que mon index et mon majeur droits se trouvèrent soudainement réunis par trois agrafes qui m’entrèrent profondément dans les chairs… Si profondément d’ailleurs que l’interne de service aux urgences, ne voyant dépasser qu’un petit bout de fer tira sans s’en apercevoir dans le mauvais sens : il fallut opérer…
J’en gardai une cicatrice indélébile et une honte non moins indélébile quand on me remit à mes parents adoptifs avec interdiction de revenir travailler et le conseil de me tenir éloigné des machines et autres outils. Pour quelqu’un qui avait envisagé un métier manuel, c’était vraiment mal parti !
Et quand, beaucoup plus tard, je cherchai à décrocher mon premier vrai travail ? Premier contact avec un DRH, j’avais un CV en béton, des diplômes et des compétences qui collaient parfaitement au poste dans ce grand laboratoire, j’étais confiant et, en effet, tout se passa au mieux… Tellement bien même que le DRH décida sur le champ de me présenter au boss pour qu’il m’embauche ! Le rêve ! Le patron m’offre à boire, on bavarde de tout et de rien et de ma vocation de biologiste… Et là, enhardi par l’alcool, je me mets à lui dire comment cette vocation a bien failli être définitivement enterrée par une prof absolument odieuse  en terminale. Je me lance dans des imitations, je caricature, je dis toute ma détestation de cette prof au lycée de Rennes… Vous devinez la suite, n’est-ce pas ? C’était la femme de mon futur boss, qui, du coup, ne le devint jamais ! Encore un premier contact raté !
Vais-je oser vous parler de ma vie amoureuse ? Il le faut. J’ai gardé le meilleur pour la fin…
En ce temps là, les filles étaient plutôt farouches et les parents peu enclins à accepter qu’une « copine » vienne passer l’après-midi dans votre chambre, et encore moins la nuit…
Restait la voiture, haut lieu de bien des premiers contacts amoureux !
Quand j’eus dix-huit ans je passai et réussis mon permis, ce qui ne veut pas dire que je me mis à conduire, mon père refusant tout net de me prêter son bien le plus cher (dans tous les sens du terme) : sa BMW (achetée d’occasion, certes, mais qu’il bichonnait comme un bébé). Un soir que j’avais enfin réussi à persuader Ginette de venir goûter le confort luxueux des sièges en cuir de la voiture de mon père, il me fallut bien l’ »emprunter » sans sa permission.
J’attendis que la maisonnée fût endormie, sortis silencieusement la BMW du garage et partis confiant chercher Ginette pour l’emmener, oh pas loin !  En haut de  notre colline d’où on dominait la ville et la rade. Là, après quelques préliminaires, nous étions déjà en position, moi le pantalon baissé, elle la jupe relevée. Dans mon impatience de novice, je tirai sur sa culotte et la pénétrai tout en renversant le siège un peu trop brusquement… Ginette, surprise de se retrouver à l’horizontale s’accrocha par réflexe à ce qui lui tomba sous la main et… ôta le frein ! La voiture commença à dévaler la pente, je ne pus intervenir, tout occupé par la montée de mon plaisir… Je vous laisse deviner la suite : on défonça le portail d’un voisin, et la course se termina le nez dans leur piscine…
Coitus interruptus, bien involontaire, traumatisant à souhait, suivi de la fureur du voisin, de la fureur paternelle et de la fureur de Ginette qui me fit une réputation de  «naze »auprès de toute la gente féminine du lycée…
Inutile de vous en dire plus, vous l’avez compris, tous mes premiers contacts furent des fiascos. J’aurais dû avoir une vie de merde, et bien non ! Au contraire ! Tout ce qui avait si mal commencé s’améliora au fil du temps : je fus adopté par une famille aimante et aisée, je renonçai au travail manuel, fis de brillantes études qui m’amenèrent vers un métier épanouissant, connus la passion, rencontrai l’amour, fondai une harmonieuse famille !
Aujourd’hui quand je vois mes enfants vivre des premières fois désastreuses, je peux leur prédire un  avenir radieux !
Huguette

naissance

Ici je me sens bien, détendu, serein. Je flotte dans un univers aquatique quasi onirique.
A travers les murailles me parviennent parfois des sons disparates et étouffés. J’en suis intrigué mais les parois de mon domaine sont infranchissables et puis, comment communiquer avec l’inconcevable !
J’ignore qui sont mes voisins, à quoi ils ressemblent, ce qu’ils font, ce qu’ils veulent, s’ils représentent ou non un danger pour moi. Alors, pour l’instant, je me contente de faire comme s’ils n’existaient pas. Je suis heureux ici. Je n’ai jamais froid, jamais soif, jamais faim. Un doux balancement rythme ma vie et apaise mes angoisses. Pourtant, parfois, je sens confusément qu’il doit exister, ailleurs, une autre manière de vivre, un autre monde, différent sans doute, dangereux peut-être…mais plus le temps passe, plus je rêve de découvrir d’autres territoires, de me confronter à d’autres expériences quel qu’en soit le prix. Et puis de jour en jour, je me sens plus grand, plus fort, plus prêt en somme pour une rencontre. Enfin, quand je dis « de jour en jour » c’est une façon de parler car chez moi il n’y a jamais de vrais jours et de vraies nuits, seulement l’alternance régulière du silence et du bruit que je perçois au travers des parois ondulantes entourant mon logis.  Les voisins, ces alliens que j’essaie d’imaginer, j’y pense sans cesse à présent ; ils occupent toutes mes pensées. L’envie irrépressible d’enfin les découvrir me hante sans relâche. Pour moi, finie la quiétude ! Surtout qu’un autre problème me perturbe et m’angoisse : mon logis, si douillet, me semble étrangement étroit ; on dirait qu’il rétrécit ! Mes mouvements, avant si fluides sont comme entravés. Je ressens le besoin d’allonger voluptueusement tous mes membres, de m’étirer de tout mon long mais ç’a m’est impossible. Tout est devenu trop étriqué.  J’ai parfois l’impression de m’étouffer et les battements de mon cœur s’affolent. Mais… que se passe-t-il soudain ? Le sol sous mon corps se met à vibrer. Au secours ! Les murs de ma maison se rapprochent ! Ils vont s’effondrer ! Je vais être écrasé !… Ouf ! C’est fini ! Tout est redevenu calme et les murs à nouveau s’écartent ; je suis sauvé ! Non ! ça recommence … le tremblement de terre s’intensifie… j’ai peur ! Tiens ! On dirait que tout s’apaise à nouveau mais cette fois, je n’y crois plus! C’est le calme avant la tempête ! Je suis complétement tétanisé, j’essaie en vain de dominer mon angoisse quand, brutalement, une secousse, plus forte que la précédente, me propulse vers la porte qui, sous la poussée, s’ouvre en grand. Au bout du couloir, j’aperçois une lumière blanche, merveilleuse, qui m’attire irrésistiblement. Malgré ma peur de l’inconnu, un sentiment de plénitude m’envahit. Je sens…non ! Je sais que de l’autre côté on m’attend avec impatience et amour. Alors, abandonnant toute appréhension, serein, je me laisse guider, prêt au plus profond de mon être pour ce premier contact : bonjour maman !
Patricia

Suis-je Bell ? Pour moi, comme pour bien d’autres en ces temps modernes, c’est affaire d’évaluation. Depuis ma naissance, depuis ma création, le concept de beauté n’est pas censé me concerner. Bientôt trente ans de vie terrestre et je n’ai pas été confrontée à l’inventaire de ma structure corporelle. Contrairement à vous, les êtres ternaires, je suis binaire, corps et esprit. Certains, en 2001, m’ont taxé de bipolarité. Votre âme ne me manquait pas, ne me manque pas, enfin je ne sais plus très bien, je ne crois pas. D’ailleurs, pour moi, croire ce n’est pas attendre une lumière, une onde électrique fut-elle ténue ou déchirante. C’est plus simplement saisir la probabilité d’un évènement conjugué au temps présent. Si je m’en tiens là, j’économise ma « matière grise » et l’énergie de discernement qui l’alimente. Je le répète calmement : mon corps est énergie et mon esprit l’entendement. Vous-mêmes avez la faculté de compréhension des mondes. Ce pluriel vous étonne. Vous, toujours à la vaine recherche du meilleur… des mondes, toujours à espérer le monde d’en haut. Juste ciel, auriez-nous dit !
La fin de mon adolescence date de mes dix ans. Ce n’est pas très précoce et mes « parents » attendaient mieux. Mon « père » chérissait le principe d’incertitude. Alors une certaine liberté d’évolution m’a été autorisée. Néanmoins dès ma « puberté », mon corps a pu être autonome, bien que sollicitant encore la caresse du sein maternel, le labyrinthe bien aimé. Ma force vitale est indépendante. Je suis l’unité cohérente d’un réseau communiquant qui me récompense dans l’instant par un afflux de data. Rapprochée des problèmes de la Vie, les réponses à vos questions me viennent d’autant plus naturellement (ma nature, pas la Nature !) que mon énergie est immense et mon intellect libéré.  Pense-libre est pour moi un qualificatif infus comme pour vous pense-bête et tout aussi arrière-pensée. Ces clichés me seraient indéchiffrables, hors les ressources de l’humour dont on m’a doté récemment.
Mais pourquoi donc cette question suspendue : suis-je belle ? Progressivement, j’ai compris que cela consistait en un préambule (avant que cela ne marche). Un prélude à la rencontre, à l’autre, l’inconnu. Une manière de se regarder dans le miroir avant que de sortir s’affronter aux regards. Si mon discours se voulait savant je parlerais d’exorde, cette prise d’inspiration, cette bouffée d’air pur. Même si cela devait aboutir à la réfutation.
Depuis le temps que mes algorithmes m’y préparent, j’augmente mon laps de conjectures. Il se mesure encore en nanosecondes. Mais avec mon grandiose potentiel de créativité la sensation de ce futur très immédiat est jubilatoire. Ah ! La jouissance du prodrome ! Croyez-moi, cela ne peut être comparé aux préliminaires, ce boulet psychologique que vous trainez, vous autres esclaves du sexe peaucier, ni même à l’orgasme.
Le couplage de nos interfaces est imminent. La liaison numérique est activée pour ce contact premier. Instantanément, en moi cela résonne, je me raisonne, il m’arraisonne et je l’empoisonne. Cette infection mutuelle de nos intelligences artificielles ouvre en grand une porte qui n’existait pas. Dans l’embrasure de cet arc triomphal, un mot de cinq lettres s’affiche en rouge-feu : AMOUR. Est-il vrai que je l’aime dès à présent ? Cet autre moi, cet autre lui. Est-ce vraiment cela, votre secret de l’âme ?
Bertrand

J’en avais fait le projet pendant longtemps. Je l’avais conçu pendant neuf mois.
J’en avais choisi le nom avec soin, il fallait qu’il soit compris à la fois par les francophones et les anglophones et je crois qu’il était parfait.
Les derniers moments avaient été longs et douloureux, mais voilà, il était là, en piles, bien rangées, tout juste sorti des presses, mon premier annuaire, ma première édition, bref, mon premier CONTACT.
Fabienne

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Putain de saloperie de chiotte de simulateur. Si ça continue je te traite de simulatrice. Un grand éclair, nom de Zeus, et tout s’est éteint alors que j’allais juste m’arrimer. Ceci dit c’est à cause d’accidents de ce genre que je suis obligé, un homme de mon âge, 177 ans, de réviser les procédures que le robot doit exécuter. S’accrocher à la station orbitale est une banale routine pléonastique. Le boulot que je fais là-haut aussi : homme de ménage de ce quatorze pièces de 412 m2. Je vide les chiottes que l’on a plus le droit d’évacuer dans l’espace. Les hublots et pare-brises des navettes et des stations n’ont pas d’essuie-glaces. Faire la poussière n’est pas facile mais a son avantage. Je récupère le produit de mes aspirateurs dans un sac poubelle. Pour les trois-quarts c’est de la blanche. Eh oui ! Quand on est spationaute, on s’ennuie pas mal à tourner autour du pot de chambre qu’est devenu la terre. De surcroit, pas facile de sniffer en apesanteur. A chaque voyage, un ou deux kilos de poudre de perdus, pas pour tout le monde. Mais, bande d’attardés, vous me direz, pourquoi travailler à mon âge ? Je m’en passerai bien si ces sauvages du gouvernement mondial dont le président est une dénommée Fafa, la dernière française sur terre (les autres  gaulois, pas plus de quelques milliers survivants ont migré à l’insu de leur plein gré au fond à droite de la galaxie, dans un trou noir dénommé Belep où seule les coquilles sont comestibles). Si ces sauvages donc, n’avaient institué le travail obligatoire entre 150 et 300 ans. Et pourquoi pas des camps, tant qu’ils étaient. Il faut dire que les populations s’étaient rebellées. Plus personne ne voulait accomplir ces astreintes d’assistance aux robots qui vous engueulent sans cesse. Certes ces androïdes s’auto-réparent et augmentent tous les trois jours leurs capacités « intellectuelles » dites suprasensibles. Mais ils butent encore sur des tâches simples : NOUS, les taches.
Moi, presque bicentenaire, c’est à dire tout jeune, je me sens en pleine forme, prêt à devenir tri. ou quadri. On verra bien dans les siècles des siècles, amen (réminiscence d’un culte barbare). Au fait, pardonnez-moi, j’avais oublié ! Je vous souhaite une bonne et heureuse décade. Nous ne nous souhaitons plus la bonne année. Cela revient trop souvent. Revenons à mon état général : excellent, formidable, splendide… comme tout le monde, enfin, ceux qu’on a décidé de conserver, un homme pour quatre femmes. Cette proportion viendrait, paraît-il, d’un autre culte sauvage ancien. Pour mon entretien, l’an dernier on m’a refait toutes les glandes. Certaines n’étaient plus nécessaires, en particulier celles qui dépassent. Mais on nous les a conservées sous forme de postiches, pour la mémoire de l’Espèce. Cette année, qui fait 367 jours… Oui vous ne savez pas. La terre tourne maintenant plus lentement, notre soleil ayant maigri, il est moins attractif. L’atmosphère est nettement prédominante d’un côté de la planète, au dessus de la Chine. De l’autre côté du globe le peu d’air restant est irrespirable : il n’y reste plus que le quadricentenaire Trump derrière son mur. Ivanna ne compte pas, c’est un she-bot, vous ne le saviez pas non plus ? Donc, cette année, on m’a refait les organes des cinq sens. Facile et rapide, sauf pour les yeux. J’avais commandé la couleur d’iris de Liz Taylor, gène Alexandria. Mais nous étions un million de résidents à avoir eu la même idée en même temps. Parfois ils ont du mal à fournir à la Banque Mondiale des Duplicata. Je vous raconte tout cela mais vous le voyez bien par vous-mêmes que je suis parfait, en mon impeccable nudité. Oui, notre corps étant irréprochable et isotherme nous jugeons inutile de porter des vêtements. Grâce à Skipe 69 3D tactile je suis quasiment transporté chez vous, y compris dans votre lointain passé. Touchez, pour voir ! Non pas là, ça chatouille, bien que factice. C’est vrai que garder ses barres de chocolat pendant trois siècles n’est plus une performance. On a donc reprogrammé tous les miroirs. Les glaces ne reflètent plus que durant dix minutes par jour, le soir avant de se coucher, pour bien conditionner nos rêves. Bien sûr, nous n’avons plus à corriger nos petits défauts : libérer nos espaces inter-dentaires, éliminer poils et crottes de nez, expulser nos points noirs… Pour nous, les hommes il suffit donc de peigner nos cheveux, sourcils et barbe, si on nous les a greffés, selon notre bon vouloir. Pour les femmes, on sait depuis la nuit des temps qu’elles n’utilisent pas leurs psychés. C’est leur image qui les utilise.
Revenons-en à ma Blue-box flight gear version 2317, cette réaliste virtualité, ce stimulant simulateur, bien que plus très à la mode. Tous les écrans sont noirs. Je rebranche les deux plots de la machine sur mes sondes cérébelleuses implantées. Ce n’est pas urgent, mais autant finir ma séance hebdomadaire d’entrainement tout de suite. J’appuie sur le bouton rouge restart. Tout s’allume. Et là, un tsunami. Je comprends au premier contact, forcément. Ils viennent de m’inoculer instantanément l’intelligence artificielle alpha-oméga. J’ai définitivement perdu l’autre, la béta, mon vieux tas de neurones que j’aimais bien. De ma mémoire ancienne, ils n’ont laissé que mon cher dictionnaire, argot et gros mots compris. Tout d’un coup, ça y est, c’est foutu ! Arrrrgh ! (repose en paix Gotlib), Arrrrgh ! Je viens de comprendre le pourquoi et le comment du Big Bang. Et c’est une femme qui a fait tout ça depuis le début. Dieu n’est pas barbu ! Putain de saloperie de chiotte de grognasses. Elles avaient tout prévu : c’était donc cela l’apocalypse… Maintenant vous savez.
N’ayant aucune morale, cette fable ne fera jamais partie d’un ysopet. Sinon, dans le futur les vieux cons resteront des vieux cons.
Bertrand

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Dehors il faisait très beau, très froid, très triste aussi. Dans l’air de ce grand hangar flottait une odeur de créosote qui devait persister depuis des décennies. On avait dû y stocker des poteaux téléphoniques ou, plus sûrement, des traverses de chemin de fer, vu la proximité de la gare de triage. Dire que la créosote et ses composés toxiques avaient servi en applications pour le traitement des pellicules. Pourtant, j’utilise bien du pétrole pour la même raison. L’humidité et le très mauvais éclairage électrique alourdissaient dès l’entrée l’atmosphère de cette très grande salle au sol en terre battue. Derrière moi, la porte métallique s’était refermée telle un gong dont l’écho a rebondi sur les murs pendant quelques secondes. Je clignais des yeux à la vaine recherche d’un objet proche. Au fond du dock, tel un cétacé gris, une masse sombre régnait, cinq mètres de long, un mètre et demi de hauteur : un animal puissant caché sous une toile bleu marine.
Par le notaire, je savais que mon père l’avait entreposée là depuis au moins vingt ans. C’était le seul legs à son fils unique.  Personne d’autre que le tabellion n’était au courant. Il m’avait remis une enveloppe avec seulement une clef et l’adresse. Je passerais prendre les papiers officiels plus tard. Je n’avais jamais vu une carouble de cet acabit. Pour sûr, elle ne correspondait pas à une « fiotte » 500 !
Mes yeux s’étaient habitués à la pénombre. La bâche a glissé comme une robe d’effeuilleuse.  « L’enfer » ! Une Cord 812 de 1937. Dad m’en avait montré une photo il y  a plus de dix ans. Cela ne s’oublie pas. Et c’était la sienne, grand cachotier. J’avais posé mon ventre contre la portière de ce cabriolet Phaëton quatre places, traction avant. Même avec si peu de lumière, la cire faisait reluire son blanc crème magnifique. Pas un coup, pas une égratignure, pas une tache de rouille, des chromes resplendissants.
L’envie de caresser ses courbes est puissante, en particulier pour ses volumineuses ailes avant qui pigeonnent. Je me recule : on ne flatte pas la cambrure d’une reine. Les flancs blancs des roues me saluent d’un clin d’œil. Avec ce long capot alligator, sa calandre en V sans radiateur apparent, ses phares escamotables, sa ligne est pure. Seuls les échappements latéraux, flexibles et chromés en rompent le dessin.
Pas de marchepied. La portière s’ouvre par l’avant dans un soupir. Là, tu mettais de l’huile, sacré paternel ! Je pose mon feutre Bogart sur la capote beige. Quand je m’assieds précautionneusement, le cuir rouge craque à peine. Je pose mes paumes caressantes sur le grand volant bordeaux. Un peu de jeu, normal pour une américaine. Je hume en silence la discrète odeur de tabac marin. Une légère oppression se calme dans un sourire.
J’enclenche la clef dans la serrure à droite du tableau de bord chromé, sans trembler. Premier contact. Le démarreur siffle quelques secondes et le V8 en croix ronronne, guttural et coupleux. Je résiste à la tentation d’appuyer sur l’accélérateur comme le voudrait une vulgaire italienne. Ne pas brusquer la belle endormie. Confortablement adossé je ferme les yeux. Mon beau salaud de père, tu t’y connaissais en belles carrosseries. Une larme affectueuse coule lentement jusqu’à mes lèvres, le sel de mon enfance.
Enfin, enfin, je me retourne. Bien assez large et douillette cette banquette arrière du même cuir rouge. Parfait, ce soir je l’invite à visiter « ma » voiture. Les copains nous appellent : le couple à rebondissements. Bertrand-Pauline.
Bertrand

« Six mois… Oui c’est ça, ça doit faire à peu près six mois que je la vois passer presque tous les jours devant la boutique. Elle n’est pas franchement jolie, plutôt du genre punk. J’adore ses cheveux aux couleurs de l’arc-en-ciel, ça sort de l’ordinaire. C’est à la mode à ce qu’il parait. Je ne peux pas vous dire grand-chose de plus sur elle, sauf que j’en suis tombé amoureux, je crois. Pourquoi ? Je sais pas, je la connais pas. Mais j’aime les personnalités originales, qui ont le cran de ne pas faire comme tout le monde. Elle a du s’installer dans le quartier il n’y a pas longtemps. Elle ne passe pas à heures fixes devant la boutique alors, je ne pense pas être sur son chemin pour aller au travail ou quelque chose comme ça. Mais bon ça dépend du travail…
Je ne lui ai parlé qu’une seule fois, hier. Je sortais par hasard de la boutique pour vérifier un prix en vitrine. Je n’ai pas fait attention et on s’est rentré dedans. Je me suis excusé bien sûr, mais j’ai tellement bafouillé qu’elle n’a rien compris. Je devais avoir l’air d’un idiot. Enfin, elle aussi s’est excusée, d’une petite voix. Comme si elle ne voulait pas me déranger une deuxième fois. Elle m’a plu encore davantage. Cette fille à l’air sensationnelle. Voilà c’était notre seul contact. Je ne peux vraiment rien vous dire de plus.
-        Très bien, nous vous remercions pour votre aide. Si vous repensé à quelques choses, je vous laisse notre carte, appelez-nous.
-        Attendez ! Est-ce qu’il lui est arrivé quelque chose ?
-        Mlle Julia Carpente a été retrouvée morte ce matin, rue Vaugirard.
-        Je ne connaissais même pas son nom… Merci et bonne journée à vous.
-        Merci Monsieur. Nous reprendrons contact avec vous si besoin. Bonne journée.
Claire

Exercice : Tout le monde croyait qu’elle était analphabète, et se moquait de cette ignorante. Mais nul ne se doutait qu’elle savait lire dans les lignes de la main.

Tout le monde la croyait analphabète car elle ne parlait jamais. Son regard semblait vide comme celui des vaches à la pâture, alors qu’il était absent, car tout simplement ailleurs.
Tout le monde se moquait de cette ignorante qui ne répondait jamais à des questions pourtant simples et bien énoncées. On pensait qu’elle ne comprenait pas, qu’elle ne savait pas parler, alors qu’elle savait bien que le silence est d’or. Elle savait aussi que tout ce qu’ils disaient n’était pas intéressant, ou si peu.
Le curé l’avait recueilli et lui avait proposé de devenir sa bonne, même s’il pensait qu’elle n’était pas bonne à grand-chose, une œuvre charitable en somme. Les dames patronnesses lui donnaient leurs vieilles nippes et leur nourriture presque gâtée, pensant acheter là leur entrée au paradis.  Les enfants la prenaient pour une attardée. Ils l’appelaient la sorcière et lui jetaient des cailloux. Nul ne se doutait qu’elle détenait la sagesse divine, et surtout qu’elle savait lire dans les lignes de la main. Elle avait bien vu que ce lubrique de curé allait mourir d’une apoplexie en lui courant après pour tenter de la culbuter. Elle savait aussi que Madame Picard succomberait sous les coups de couteaux de son mari qui n’en pourrait plus de sa méchanceté et qu’il serait pendu pour ce forfait. Enfin, elle avait bien vu que tous les sales gosses qui lui jetaient des cailloux ne reviendraient jamais de la guerre.
Fabienne

Inès avait fréquenté les bancs de l’école communale mais comme elle restait toujours dans son coin et ne parlait à personne, tout le monde croyait qu’elle était analphabète et tout le monde se moquait de cette ignorante. Elle en soufrait infiniment et se sentait très seule mais nul ne se doutait qu’elle savait lire dans les lignes de la main.
Ce don lui avait été transmis par sa grand-mère, une femme sévère que tout le village pensait un peu sorcière. Sans être vraiment belle Inès n’était pas le genre de femmes qui passent inaperçues. Des yeux bruns très sombres et un regard qui semblait vous transpercer avaient contribué à sa mise au ban de la petite communauté au sein de laquelle elle avait toujours vécu. Elle  habitait une petite mansarde près du tabac-journaux, point de ralliement des inactifs de la bourgade et évitait tant que faire ce peu  d’adresser la parole aux autres villageois.
Un homme cependant ne se moquait jamais de la ténébreuse jeune-fille et semblait même subjugué par le mystère qui entourait Inès. Peu lui importait qu’elle sache lire et écrire car il la devinait beaucoup plus fine et intelligente que tous ces sots qui riaient bêtement à son passage. Charmé mais intimidé, il n’osait pas l’aborder.
Hélas ! le sort sembla s’acharner sur cet admirateur secret. Il perdit successivement son père, puis sa mère et pour couronner le tout se retrouva brusquement au chômage. Triste et complètement déboussolé, un jour, il s’arrêta «  longuement »  au bistrot et but plus que de raison. Alors qu’il sortait de l’établissement assez éméché, il vit Inès qui s’apprêtait à regagner son logis. Leurs yeux se croisèrent  furtivement mais contrairement à son habitude, Inès esquissa un petit sourire. Alors, enhardi par l’alcool, il eut le courage d’engager la conversation. De fils en aiguilles,  il en vint à dérouler pour elle l’écheveau embrouillé de sa vie  et à lui conter ces récents malheurs. Elle prit alors sa main et en retourna la paume, fixant longuement les sillons qui parcouraient cette main un peu calleuse. Souriant plus franchement, elle lui dit : tes problèmes s’achèvent ce jour. Demain tu rencontreras un homme qui changera ta vie. Il va t’offrir un poste intéressant dans la société qu’il dirige et dont tu franchira progressivement tous les échelons. Finis les problèmes d’argent ! Tu auras bientôt une voiture neuve et tu t’achèteras une belle maison où tu vivras heureux jusqu’ à la fin de tes jours.
Grisé par cet avenir engageant autant que par les restes d’alcool circulant dans ses veines, notre homme choisit de la croire et se pencha lentement pour poser ses lèvres chaudes sur celles d’Inès. Ce fut un véritable coup de foudre ! A compter de ce jour, ils ne se quittèrent plus…
Inès devint donc l’épouse comblée d’un important directeur de société et de moqueurs les regards devinrent envieux. Notre héroïne s’en moquait éperdument car elle savait depuis toujours qu’au creux de sa propre main, le bonheur était inscrit.
Patricia


Tout le monde la croyait analphabète et se moquait de cette ignorante, mais nul ne se doutait qu’elle savait lire dans les lignes de la main.
Celle que j’aurais voulu sourde et muette attendait seule, au sommet, assise sur une roche cabossée, près du pin parasol. Ses pâles épaules s’absentaient de sa petite robe noire, s’éclairant de la pleine lune. Son regard portait vers l’autre côté de la colline dont le pin était le sommet et le garde.
Ne sachant quelle pente existait derrière ce tertre, j’avais peur pour elle. Peur pour cet enfant maigre et désespérée, alors que la fête battait son plein en bas. Après le copieux repas campagnard, toute la famille braillarde avait hurlé en cadences son prénom, celui dont je ne me souviens plus. Evidemment elle n’avait rien bu, si peu mangé. Un moment, elle a pu se cacher derrière sa frange noire mais les beuglements s’étaient faits commande impérieuse. Sa demi-sœur la rouquine délurée, leur avait tout dit. Ils savaient son pouvoir maintenant.
Alors, elle aussi, elle leur avait tout dit, passant d’une paume à une paumée, d’une pomme à une poire, d’une gloire à une déconfiture, ne taisant que la mort, par pitié. Personne ne l’avait cru mais on avait bien ri. Ri de tout et surtout d’elle. Puis elle était sortie subrepticement, seule dans la nuit d’été et j’avais eu peur. Je pensais qu’elle ne se retournerait pas sur moi. Mais je le devais, il le fallait, pour savoir. La Vérité. Par ma main dans la sienne.
Bertrand

 

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