Atelier d’écriture de la Maison du livre NC

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19 octobre, 2014

Atelier du 13 octobre 2014

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DEVOIR : Dans une bibliothèque, un roman à l’eau de rose discute avec un traité de philosophie

Tous les livres chuchotaient la grande nouvelle dans la bibliothèque : Mademoiselle Lucie, leur bibliothécaire était transformée !!! Petite souris silencieuse et grise jusqu’à maintenant, elle portait aujourd’hui une robe rouge vif, du plus bel effet trouvèrent les romans légers, d’un style vraiment vulgaire, dirent les livres sérieux. Ses cheveux ternes, serrés en queue de cheval, étaient devenus subitement brillants et s’étalaient autour de son plaisant visage, débarrassé de ses grosses lunettes.
Elle avait même commis un crime : elle avait rangé un traité de philosophie au milieu des romans d’amour ! Comment était-ce possible ? Ce dernier ne décolérait pas. Comment pouvait-on le confondre avec ces espèces d’idioties roses enrubannées ? Il s’étouffait dans ses mots… Sa couverture devint rouge. Il frisait l’apoplexie. Alors, les romans d’amour le mirent sur le dos et lui lissèrent les pages pour qu’il puisse mieux respirer. Ils le calmèrent, le caressèrent, l’entourèrent de toutes leur attention. Jamais traité n’avait été mieux traité. Ils lui avouèrent même le grand secret : Mademoiselle Lucie était amoureuse.
Le souffle court, les yeux hagards, le vieux livre s’aperçut alors d’une terrible vérité : l’amour était au centre de toute vie et permettait les plus grandes choses comme les pires. Tout le reste n’était que des mots aussi vains qu’inutiles.
Fabienne

Le livre de philo : Bonjour cher ami, oserais-je vous poser une question ? que faites-vous en ces lieux et plus précisément sur la table de travail qu’emprunte usuellement le jeune et prometteur étudiant en philosophie Romain LEBLANC ?
Je suis fort surpris par votre présence dans cette austère bibliothèque… vous qui incarnez la fraicheur et l’innocence, les sentiments purs, vous pour qui une fin toujours heureuse est d’avance programmée pour dénouer  le plus sombre drame.

Le livre à l’eau de rose : Hum ! En fait, je ne suis que de passage. Je suis… pour ainsi dire… un hôte clandestin… et ma présence accidentelle dans ce temple du savoir n’est que le fruit de la pensée un peu tortueuse de Monsieur LEBLANC qui se trouve être le petit-ami de cette chère Lili qui a la gentillesse de nous accueillir toujours plus nombreux sur les étagères de sa jolie chambrette.
Mon arrivée  incongrue chez vous est la conséquence directe d’une vilaine dispute entre nos deux tourtereaux.
Lili, jusque là compréhensive, en a eu assez de ses longues soirées solitaires. Elle a fini par se dire que les études avaient bon dos et que les rendez-vous manqués, sous couvert de travaux dirigés imprévus, n’étaient que des prétextes et l’attitude de Romain  une preuve d’égoïsme, voire de désamour. Sans rentrer trop dans les détails, elle lui a reproché de ne rien comprendre à la psychologie féminine, d’ignorer les attentes romantiques que pouvait avoir une jeune-fille tendre et sensible comme elle etc…etc… Conversation qui s ‘est soldée par cet ultimatum : change de comportement sinon je mettrai fin à notre histoire !

Le livre de philo : Cette jeune fille est bien impétueuse « l’amour se nourrit de patience autant que de désir » (Amin MAALOUF).

Le livre à l’eau de rose : Que voulez-vous la chère enfant est emplie de doux rêves et comme les héroïnes de ses romans préférés elle imagine des mots inoubliables prononcés sous une fraîche tonnelle et qui sait des fiançailles…

Le livre de philo : Ce n’est pas à l’ordre du jour ! En plus, Romain est très influencé par ses lectures et notamment par les écrits de KUNDERA. Il n’est pas loin, comme son maître, de penser que « l’impatience à parler est en même temps un implacable désintérêt à écouter ». Il se dit parfois qu’au fond les demandes réitérées de longues discussions où l’on met son âme à nue ne sont en fait pour Lili qu’un prétexte pour parler d’elle et nullement un besoin réel d’échange et de partage.
Quant au besoin insatiable de tendresse qu’elle exprime si souvent, ne dit-on pas «  ne montre pas l’eau vive à qui ne sait la boire » ; Cette demoiselle ne se centre que sur sa propre psyché et semble bien peu apte à offrir cette tendresse qu’elle revendique si ardemment.

Le livre à l’eau de rose : Détrompez-vous, Lili a le cœur tendre et si elle vous semble un peu égoïste s’est qu’elle est encore bien jeune et n’a pas encore reçu toutes les leçons que la vie nous enseigne.
Je suis certain qu’avec le temps elle deviendra une jeune-femme, puis une jeune mère accomplie et que vos reproches n’auront plus de raison d’être. D’ailleurs, maintenant je peux vous le confier, si je suis, aujourd’hui, dans votre bibliothèque, c’est que Romain  a souhaité feuilleter mes pages pour en apprendre un peu plus sur la fameuse «  psychologie féminine » et mettre fin à leur conflit.
Patricia

Livres
Clic ! Le bruit minuscule instaure le royaume de l’obscurité dans la salle désertée. Comme tous les soirs depuis 43 ans, Rosemande Rougeot ferme la bibliothèque et s’en retourne chez elle dans la nuit froide de l’hiver.
Et les livres se retrouvent enfin seuls. La nuit leur appartient ! Aucune main fébrile pour les feuilleter en tordant sauvagement leurs pages ou pour s’acharner à les ranger en les écornant. Plus de moue dédaigneuse devant leur contenu : l’est nul çuila !
Ca, c’est vraiment horripilant car voyez-vous, aucun livre ne peut être tenu pour responsable du contenu que lui ont infligé auteur et éditeur ! Sans compter que les goûts et les couleurs, ah là, là ! Alors les livres ont pris l’habitude de se moquer de tout ça et la nuit, ils se retrouvent entre eux, sans personne pour les juger ou les soupeser. Ils s’amusent entre eux. Des amitiés se tissent, d’un rayonnage à l’autre, entre travées lointaines. Les sentiments on ne sait trop comment ils naissent et parfois on a des surprises.
C’est ainsi qu’un très banal roman à l’eau de rose, genre « plus bête tu meurs » s’est lié avec un traité de philosophie.
Comment ces deux là ont-ils pu se rencontrer ? Mystère. Toujours est-il que sitôt Rosemonde Rougeot disparue, les voilà partis à reprendre la conversation où ils l’avaient laissée la veille. Car les livres n’étant que paroles, ils ne font que parler.
Ce soir ils sont particulièrement fébriles car le roman à l’eau de rose rentre d’un emprunt. Et se lamente : « j’ai encore pris une douche, je suis trempé ! Je vais m’enrhumer à force de geler la nuit, tout mouillé ! Je ne comprends pas ces lectrices qui se mouchent dans mes pages, c’est insupportable.
-  Ecoute, il y a le chauffage ici alors tu ne vas pas attraper la mort, tente de le rassure son ami le traité de philosophie. Dis toi bien qu’il vaut mieux être un peu humide de temps en temps plutôt que de brûler une seule fois d’ailleurs…..
- Brûler, brûler, qu’est-ce que tu me racontes ? Pleurniche le compère.
- Ah bien sûr, tu ne comprends rien ! Toi tu vis dans ton monde de midinettes et tu n’as aucune notion des réalités. Tu ignores donc, malheureux, combien de mes compatriotes ont fini sur des bûchers ? Chaque personne qui m’emprunte dans cette bibliothèque peut avoir envie de me détruire. Ou m’adorer. Bref, c’est la loterie.
- Te détruire s’insurge l’humide entre deux éternuements ! Mais sois comme moi bon sang ! Moi tout le monde m’aime ! Je cristallise les rêves les plus purs, je sème l’espoir le plus fou, je rétablis la justice, l’opprimé triomphe enfin de l’oppresseur. Bref, j’éveille l’amour et caresse ce qu’il y a de plus beau dans l’humain. Je…
- Oh là, oh là tranche le philosophe. Tu berces les gens d’illusions. Tu les endors. Tu es un menteur, coquin ! Tu fabriques des moutons faciles à mener à l’abattoir, tu es l’ennemi de l’humanité. Moi, je les éveille. Je leur donne des outils de compréhension du monde. Je leur suggère un choix de vie.
- Un choix de vie s’insurge le dégoulinant ! Mais quel choix de vie ? Tu crois qu’une mère de 4 gosses, au chômage et battue par son mari qui la cocufie n’a pas le droit de s’évader, de se rêver une vie meilleure ? Que pourrait-elle faire d’autre, hein ?
- Et bien au lieu de s’endormir en te lisant, elle pourrait choisir de me lire, moi. Je la guiderais pour ne plus se laisser battre. Je lui apprendrai à se respecter, à relever la tête.
- Des mots, des mots ! Rien de concret dans tout ça. L’humain fatigué a droit au repos.
- Repos de la mort, oui ! Toi tu les tues, moi je leur souffle la vie.
La discussion a duré encore toute la nuit. Droit au repos ou droit à l’éveil ? Les deux compères se fâchaient systématiquement. C’était peut-être le ciment de leur relation, la volonté de convaincre l’autre….
Quand Rosemonde Rougeot ouvrit les portes au petit matin, tout était calme et rien ne trahissait les débats enflammés de la nuit. D’ailleurs, est-ce bien raisonnable d’envisager que de tels débats aient pu avoir lieu ? L’intitulé de l’exercice n’est-il pas un peu, heu, hum… délirant ????
Mireille

Cliché :
- Je ne suis peut-être qu’un roman à l’eau de rose, mais moi, je suis accessible à tous. Pas besoin d’être une grosse tête pour me lire. Je fais rêver tous ceux qui feuillettent mes pages. Sur le sable chaud, la chaise longue ou le vieux canapé, en quelques lignes, je fais vibrer les émotions.
Le gros traité de philosophie, lourdement posé sur sa tranche épaisse, restait silencieux.
- Pourtant, si on regarde bien, continuait le roman à l’eau de rose, je traite des mêmes sujets que toi : les rapports humains, l’art de la séduction, la mort, la vie, l’amour. Toi aussi tu parles d’amour, non ? Oui, je sais, pas de la même façon ! Mais tu devrais te rapprocher du rayon « soleil et plage ». Déjà, ça te ferai prendre d’autres couleurs. Là, tu jaunis mon vieux, tu t’encroûtes dans ton rayon. Et puis tu sens le vieux cuir.
Le premier des gros volumes impeccablement alignés sur l’étagère où avait été égaré le petit roman à l’eau de rose, restait imperturbable.
- Tu devrais venir parmi les pockets, tu sais. Tu verrais combien sont mises en pratique les idées avec lesquelles tes auteurs t’ont bourré la reliure. L’amour, la haine, le mensonge, la passion, la débauche. Un coup j’te veux, j’te veux plus, je veux l’autre. Casanova, Roméo, Angélique ou Barbara, ils sont tous pareils. Ce qui compte c’est l’amour.
La grosse reliure dont le doré de la tranche reflétait la qualité de son contenu, ne disait rien, alors que le petit pocket poursuivait son délire, tout seul.
C’est à ce moment là qu’une jolie blonde, digne des lectures appauvrissantes des bords de piscines, s’approcha du rayon. Sa main hasardeuse effleura le petit roman à l’eau de rose, qui éprouva aussitôt une de ces sensations que l’on pouvait lire dans les lignes de son propre texte. Il en était tout bouleversé : venait-elle le chercher pour l’emmener dans son sac, sitôt l’enregistrement terminé ? Il pourrait enfin s’ouvrir et se réchauffer aux rayons d’un été naissant. Elle était là pour lui, il en était certain. Mais la question fut de courte durée. Les jeunes doigts de la demoiselle vagabondèrent sur les livres d’à côté, jusqu’à revenir précisément sur le gros volume dont la couverture trop rigide l’obligeait à se serrer contre l’autre gros volume qui se trouvait de l’autre côté, tout aussi muet que son compère.
Le silence s’imposa. La jeune fille venait de saisir de ses deux mains pourtant si fines le gros traité de philosophie. Le pocket, malmené au passage, avait pu constater dès la page de garde un superbe titre calligraphié. La jeune fille tourna délicatement la page et une enluminure dessinée à l’encre rouge et or, magnifique, occupait plus d’un quart de la page. Une caresse sur l’image, et le pocket compris que tout était fini. La beauté de l’imposant manuscrit avait pris le pas sur le long discours du roman à l’eau de rose. En feuilletant les pages de la belle œuvre, elle avait fait parler le silence de ce compagnon du moment.
Et la jeune fille s’écria « j’ai trouvé, c’est ce livre-là dont j’ai besoin pour mon master. »
Sylvie

- SVP, arrêtez de peser si lourd sur moi, vous allez finir par complètement m’écraser.
- Mais je rêve, que faites vous minus à côté de ma suprématie ?
Ainsi dialoguaient deux livres qui n’auraient jamais dû se rencontrer dans ma bibliothèque. Sa majesté le « Dictionnaire Chic de Philosophie » côtoyait par inadvertance le roman à l’eau de rose « Un instant de ta vie ».
- Comment un livre aussi médiocre et insipide que vous, peut il prendre place dans la somptueuse et si raffinée bibliothèque de mon maître Monsieur Paul ?
- C’est ma maîtresse, la délicieuse Sophie, qui m’y a déposé.
- Qui est cette péronnelle que je ne connais pas ?
- Je ne vous permets pas d’insulter Sophie qui est une merveilleuse jeune femme, romantique et gaie, qui ne peut apporter que la joie et le bonheur dans le triste monde de votre Monsieur Paul.
- Mais, enfin, on ne peut pas mélanger les torchons et les serviettes. L’élégance du style d’un philosophe qui se moque des théories et ne propose aucune recette du bonheur, à un roman gentillet et banal.
- Mais, justement, moi je peux peut être apporter du bonheur et, comme dit Jean d’Ormesson « une certaine légèreté demande plus d’efforts que la pesanteur, les leçons de morale, la gravité et l’ennui.
- Mais pour qui vous prenez-vous, semblant de livre qui ne devrait même pas exister ?  Mon maître aime être snobé, c’est pourquoi il choisit des recueils éloquents qui lui permettent par exemple d’accepter l’apocalypse avec un certain détachement.
- Alors que vous n’envisagez que les pires catastrophes, ma maîtresse elle m’utilise pour rêver et apprendre à aimer. Et de ce côté là elle a beaucoup à enseigner à votre maître.
- Cher Monsieur le dictionnaire chic, la liberté intellectuelle existe. Elle met à terre, sans en avoir l’air, les pédants et donneurs de leçon de votre espèce.  Et encore une fois, pour ne citer que lui, Jean d’Ormesson nous l’explique si bien : « vive la lecture qui apprend ou délasse, vive la lecture tout court. » Vous devriez, cher Monsieur, ajouter cette réflexion à votre grandeur.
Imperceptiblement le dictionnaire chic de philosophie s’est alors redressé pour ne plus écraser le petit livre romanesque.
Françoise

Par la fenêtre de la bibliothèque, sur l’herbe verte où règnent quelques hêtres, on pouvait, à l’occasion, apercevoir des amants se promener timidement, main dans la main, et même parfois, s’embrasser langoureusement.
C’était un après-midi de printemps, les oiseaux roucoulaient, la flore dansait, deux tourtereaux se tenaient enlacés, assis sur la pelouse et récitaient, à tour de rôle, des odes amoureuses du manuscrit qu’ils caressaient de leurs yeux et de leurs doigts.
Enivré par cette envoutante scène, le roman à l’eau de rose se mit à chanter les souvenirs muets qui jaillissaient de ses pages, tel un flot d’éloges passionnés en vers et en prose. En un rien de temps, la bibliothèque tout entière fut enveloppée de récits amoureux qui ne manquèrent pas de réveiller le traité de philosophie, inondé par tant d’ébats.
-       Ah ! L’amour ! Cette peste pullulante, s’exclama le traité.
-       Mais voyons ! Comment pouvez-vous dire cela ? N’avez-vous aucun cœur ? répondit le roman
-       Voyez vous, Rousseau nous a montré que l’amour n’est qu’une illusion. De plus, pour citer Kant : « Il faut agir de telle manière que la maxime de notre action puisse être érigée en loi universelle ». Or, l’amour est contradictoire à cette morale. Mais, rétorqua Spinoza de l’une des pages du traité : « N’oublions pas que l’amour n’est autre chose que la joie accompagnée de l’idée d’une cause extérieure ». Suite à ces mots, Platon laissa raisonner son conte : « Au départ, l’homme était une sphère, coupée en deux par Zeus. Il erre désormais dans le but de retrouver sa moitié.
S’ensuivit une querelle épique interne au traité philosophique.
Maupassant déclara, on ne sait pourquoi :
-       Aimer beaucoup, comme c’est aimer peu ! On aime, rien de plus, rien de moins !
-       Mais aimer, c’est essentiellement « vouloir être aimé », répliqua Jacques Lacan.
Pour clore ce débat retranscrit, Sartre expliqua : « Un amour, une carrière, une révolution, autant d’entreprises que l’on commence en ignorant leur issue ».
Ainsi, incapable d’être en accord avec lui-même, le traité de philosophie continua son brouhaha interne.
Le roman resta bercé par la symphonie à l’eau de rose, parsemé de quelques gouttes de pluie issues de sa solitude.
Et les tourtereaux, quant à eux, loin de ces questions torturées, continuaient de rêver éveillés.
Rodin, octobre 2014

Histoires croisées 1 + 1 : Chacun des participants crée deux personnages sur deux feuilles différentes. On mélange tous ces personnages et chacun en tire 2 et crée une histoire avec.

louise
Blandine s’était rendu à la médiathèque comme tous les mercredis en attendant l’arrivée de son grand frère qui devait la ramener chez eux. Sauf que cette fois-là elle s’était arrêtée au grand escalier de pierre de taille du vieil édifice qui appartenait désormais au patrimoine historique de la commune. Un beau manoir au bord du lac. Ce même lac qu’elle pouvait admirer tous les matins à son réveil, puisque la maison de ses parents se trouvait précisément à l’autre bout du lac, à l’orée d’une jolie forêt de conifères. Un site magnifique qui en faisait rêver plus d’un. Mais depuis l’héritage de sa mère, depuis que la famille avait emménagé dans cette maison, Blandine avait elle, hérité d’un don, dont elle ne voulait parler tant il la terrorisait.  C’est ce même don qui l’obligeait à préférer passer de longues heures dans la nature plutôt qu’avec des amis. D’ailleurs elle n’en avait pas, ni même des copines de classe. Elle fuyait les gens comme ont fuit la peste.

Sauf peut-être ce jour-là, lorsqu’elle rencontra ce petit garçon, du même âge qu’elle à priori. C’était la première fois qu’elle le voyait. Sans même dire un mot, ils s’étaient tous deux assis sur la dernière marche, les pieds dans les graviers. D’habitude, elle se réfugiait rapidement dans la médiathèque, côté bibliothèque, car tant qu’elle avait le nez dans les livres, elle n’avait pas besoin de regarder les gens. Le problème venait précisément de là : sitôt qu’elle plongeait son regard dans celui d’autrui, elle voyait l’avenir de la personne, prenait peur la plupart du temps, et s’enfuyait épouvantée. D’ailleurs, les gens du village la prenaient pour une folle, sans chercher à comprendre le pourquoi du comment. En classe, elle s’asseyait au premier rang et gardait les yeux baissés.

Pourtant ce jour-là, ses grands yeux clairs avaient rencontré ceux de ce petit garçon. Et rien ne s’était passé. Elle avait fermé les yeux par réflexe, mais réalisa presque aussitôt qu’elle n’avait rien vu. Aucune image n’était apparue dans sa tête. Le regard du petit garçon lui avait au contraire procuré un sentiment d’apaisement. Alors Blandine ouvrit les yeux et le regarda plus longuement, silencieuse. C’est lui qui prit la parole : « tu connais Chocolat ? » Il sortit de sa poche une petite boule de poils, indéfinissable, d’une douceur incroyable. « Il est fondant n’est-ce pas, continuait-il devant le silence de la demoiselle, moi il me fait craquer ! » Blandine restait muette et regardait le petit garçon, stupéfaite. « Il parait qu’il vient d’Afrique, ou des Caraïbes, je sais plus. » Blandine ne comprenait pas. Que s’était-il passé ? Elle chercha quelqu’un alentour, mais le lieu était désert. Personne ne rentrait, personne ne sortait de la médiathèque, aucun passant dans la rue. Elle ne pouvait tester si son don l’avait abandonnée. Le petit garçon déposa Chocolat dans ses mains. Il était doux, il sentait aussi bon que le gâteau qui sortait du four quand sa maman lui préparait une surprise pour son anniversaire. « Quel étrange animal ? Et ce garçon, existe-t-il vraiment, se demandait-elle. Ce dernier ajouta : Fais attention, il craint le soleil. » Blandine n’osait plus bouger. N’était-elle pas dans l’un de ses livres fiction où elle vivait les aventures de personnages invraisemblables ?
Elle sentit la main de son grand frère sur son épaule et comprit qu’effectivement elle s’était assoupie en attendant sur les marches de la médiathèque.
Sylvie

C’était une journée peu nuageuse sur le chantier. Entre le brouhaha des monstres du bâtiment et le va-et-vient incessant des travailleurs un peu « tire-au-flanc », Léopold de Beauvallon, le clerc de notaire, était en quête d’information pour la rédaction de l’acte d’acquisition du nouvel établissement en construction.
Lui, fils d’Edward de Beauvallon, si « séduisant et intelligent », comme il se plaisait à se le répéter, était obligé de se mêler à ces ouvriers pour quémander des données.
Le travailleur futunien s’était accroupi l’espace d’un instant, écrasé par les bruits et l’atmosphère qui l’étouffaient. Il travaillait comme un forçat pour gagner son pain quotidien, mais voilà qu’un jeune blanc hautain venait lui parler d’un air plein de dédain.
-       Et bien, alors ? Encore en train de roupiller, ami ouvrier, crut-il drôle de déclarer. Je cherche bureau du direction de chantier. Vers où dois-je aller ?
-       Mais quel est donc ce blanc-bec qui vient me prendre la tête, se dit le Futunien dans sa tête. Non seulement, j’ai quitté la tranquillité de la forêt qui m’abritait, mais en plus, je dois être humilié par cette certitude de supériorité.
Il se tut. Un peu énervé de ne recevoir aucune réponse, Monsieur de Beauvallon crut bon de poursuivre :
-       Où chef de chantier être ?
Comble du ridicule, cet adolescent attardé parlait « petit nègre » pour le provoquer.
-       Il se croit si grand et il n’est pas capable de lire une pancarte.
Suite à cette pensée, le Futunien montra la flèche qui pointait la direction du caisson du chef de chantier.
-       Et bien, tout de même ! Déclara de Beauvallon en un adieu, tandis qu’il hâtait le pas vers la direction, indigné de son incapacité à voir le panneau et de son entêtement.
Rodin, octobre 2014

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